Boko Haram, comprendre les origines du mal

Capture d’écran du documentaire de Xavier Muntz, « Boko Haram, les origines du mal » diffusé sur Arte, le 28 juin 2016.

La haine est souvent à l’origine du mal. Mais d’où vient la haine ? Dans son documentaire Boko Haram, les origines du mal, le réalisateur Xavier Muntz cherche à comprendre comment cette secte religieuse, dont le nom se traduit par « l’éducation occidentale est un péché », est devenue un groupe terroriste qui a déjà fait 32 000 morts, plus de 2 millions de personnes déplacées et qui sévit actuellement au Nigeria, au Cameroun, et aussi au Niger et au Tchad.

Le reportage, qui montre des images d’une rare violence, tient sa promesse. Il ne pouvait le faire sans remonter à la source, à Maiduguri, capitale de l’Etat de Borno et berceau du groupe djihadiste né dans les années 2000. Rythmé par l’intervention d’acteurs locaux (professeurs, directeur de programme…), de spécialistes du continent et d’images d’archives, le documentaire raconte la genèse du mouvement.
Un groupe terroriste ne peut se développer sans un chef charismatique, un gourou. Mohamed Yusuf, fondateur du mouvement qui s’appelle à ses débuts « Yusufiyya » soit « l’idéologie de Yusuf », est un excellent orateur.

« Tordre l’esprit des gens »

L’une des forces du documentaire est de donner la parole à Fulan Nasrullah, présenté comme un proche des milieux djihadistes nigérians et qui raconte avoir rencontré plusieurs fois le leader. « Yusuf était un type bien. Il avait ce don pour parler en public, cette capacité de tordre l’esprit des gens, raconte Fulan Nasrullah, filmé à contre-jour. Il dénonçait les dirigeants politiques, leur hypocrisie et le fait qu’ils manipulaient le peuple pour mieux le tromper et arriver au pouvoir. »
Mais s’inspirer du wahhabisme et du salafisme ne suffit pas pour manipuler les masses. Pour que le mouvement s’enracine, il lui faut un terreau. Boko Haram va le trouver dans l’extrême pauvreté de la région du Borno.
Si le Nigeria est la première puissance économique du continent africain, plus de la moitié de sa population vit sous le seuil de pauvreté.
Dans le nord-est du pays, le taux de scolarisation ne dépasse pas 5 %. Les habitants, et en majorité les jeunes, vont donc adhérer au discours populiste, parce qu’ils pensent que Mohamed Yusuf va enfin les défendre.
Il le fait déjà en s’occupant des orphelins et des gamins des rues. « On vend un Etat islamique rêvé où, grâce à la charia, les riches ne pourront plus détourner l’argent public », explique Marc-Antoine Pérouse de Montclos, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement.

Accueilli en héros à Maiduguri

Dans la mosquée de Mohamed Yusuf, située près de la gare de Maiduguri, on se presse pour écouter ses prêches enflammés à la fin des années 2000. Les hommes politiques n’y sont pas insensibles. Ali Modu Sheriff, riche gouverneur de l’Etat du Borno, propose à Mohamed Yusuf d’étendre la charia, en échange d’un éventuel soutien.
Mais, une fois élu, le politique ne tient pas ses engagements. « Ils [les politiques] parlent de paix, ils font des promesses, dénonce Mohamed Yusuf dans un sermon. Mais en fait, ils n’ont pas de pitié une fois qu’ils ont pris le pouvoir. » La colère monte chez les sympathisants, le leader est emprisonné à Abuja, la capitale.
A son retour à Maiduguri, il est accueilli en héros. Mais le pouvoir qu’il prend inquiète les autorités qui multiplient les incidents avec ses fidèles. Une fusillade éclate en juillet 2009 et provoque un bain de sang : près de 1 000 personnes, en majorité des civils, perdent la vie. Mohamed Yusuf est capturé par la police et tué en pleine rue, menottes aux poignets.
Il n’en fallait pas plus pour embraser le mouvement et pour que l’aile dure, incarnée par Abubakar Shekau, ne prenne le pouvoir. Aujourd’hui contesté au sein du groupe, c’est lui qui, en mars 2015, fera allégeance à l’organisation Etat islamique (EI). C’est aussi lui qui revendiquera le rapt des 276 lycéennes de Chibok, en avril 2014 : « J’ai enlevé vos filles. Je vais les vendre au marché pour qu’elles soient traitées en esclaves et mariées de force. »

Situation sanitaire « catastrophique »

Le soutien militaire des Etats voisins (Niger, Cameroun, Tchad) et l’élection de Muhammadu Buhari à la présidence, fin mars 2015, ont amélioré la sécurité à Maiduguri, mais la situation sanitaire dans la région est « catastrophique », selon Médecins sans frontières.
Les djihadistes, estimés à 7 000 d’après la CIA, se sont notamment déplacés à Diffa, une ville au sud-est du Niger. « On ne peut pas comprendre la violence de Boko Haram si on méconnaît celle que l’armée a exercée pour le combattre dans l’Etat de Borno… Les militaires représentent autant une cause du problème qu’une solution. On leur attribue près de la moitié des 32 000 morts de civils recensées depuis le début du conflit », assure Xavier Muntz, dont le documentaire ne donne pas la parole aux membres de la secte, qu’ils soient d’anciens combattants en détention ou des repentis.
Il faut dire que les conditions de tournage ont été rudes. « Il y a toujours du danger à travailler dans la région, assure Xavier Muntz. L’armée a constamment cherché à entraver mon travail. J’ai attendu mon visa de journaliste pendant neuf mois. »
Boko Haram, les origines du mal, de Xavier Muntz et Bruno Fay (France, 2016, 55 min).
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