Cameroun-Biya prête 75milliards pour faire des dons aux Etudiants. Un économiste réagit à propos du don d’ordinateurs du chef de l’état

A PROPOS DU DON D’ORDINATEURS DU CHEF DE L’ETAT
Le don des ordinateurs aux étudiants octroyés par le Chef de l’Etat ne suscite guère d’observation
particulière, du point de vue politique ou microéconomique. Il s’agit d’un choix souverain des autorités légales d’un pays qui ont reçu mandat de gérer le budget et d’engager l’Etat. Du reste, doter chaque étudiant d’un ordinateur peut s’interpréter comme participant des engagements du chef de l’Etat et la réalisation des actions prévues dans des multiples cadres de référence de l’action économique de l’Etat : la Vision, le DSCE, les Stratégies Sectorielles, le Programme Triennal des Jeunes, etc.
Le problème commence à se poser lorsqu’on envisage ce don dans une perspective macroéconomique et il suffit d’en établir le bilan-devise pour s’en apercevoir. Ce bilan est assez facile puisque ces ordinateurs ont une vocation purement didactique et de ce fait, ne se distinguent pas fonctionnellement des autres instruments didactiques. Au niveau du passif, on a :
-Dettes : 75 Milliards en devises
-Services de la dette (intérêts, assurances, autres coûts) : 37,5 milliards (au taux d'intérêt de 4%, avec un différé de 5 ans, et traites constantes)
-importations liées aux logiciels, clés, USB, autres consommables : 20 Milliards

Coût du programme en devises : 132,5 Milliards. Les ordinateurs étant ici limité à un usage didactique, on peut supposer qu’ils n’ont pas un d’effet immédiat sur le secteur productif. Le problème macroéconomique se pose à deux niveaux :
-SUR LA BALANCE COURANTE : notons tout d’abord que ce sont les excédents de la balance courante qui permettent de rembourser les dettes extérieures. Ce point est fondamental, car un grand nombre croit que ce sont les bénéfices des entreprises qui remboursent les dettes. NON, NON et NON ! En matière de dette extérieure, les remboursements se font en devises et un pays qui n’a pas de devises n’a pas de capacités de rembourser ses dettes.
Or, tout le monde sait que notre déficit commercial dépasse depuis des années la moitié des recettes d’exportation. Le cacao plafonne, le café est finissant, le coton est erratique. Le pétrole lui-même, outre que son volume est sur une courbe ascendante, voit ses cours profondément déprimé. De l’autre côté, il n’existe aucun processus d’import-substitution qui pourrait limiter la pression aux achats extérieurs, en dehors du verbiage entretenu par la compétitivité.
La situation va s’aggraver incessamment en vigueur de l’APE, sans compter la pagaille infiltrée par des réseaux comme ceux qui tentent subrepticement d’autoriser l’importation des poulets congelés à la faveur de la récente grippe fièvre.
D’où la question : qu’est-ce qui donner au Cameroun cette disponibilité de 135 Milliards en devises ?
-SUR LE VOLUME DE LA DETTE EXTERIEURE : la dette extérieure du Cameroun atteint le niveau de nos recettes extérieures annuelles qui sont de l’ordre de 3000 Milliards. Un certain nombre de personnes, ne comprenant rien en Economie, compare notre dette au PIB et l’estime faible suivant les critères de convergence de la CEMAC dont le seuil est de 70%.
Là, nous ne sommes plus en Economie. Pour un pays sous-développé qui ne produit pas la technologie, sa dette extérieure se compare à ses recettes extérieures annuelles et non pas à son PIB. La comparaison avec le PIB n’a de sens que pour les pays industrialisés pour la raison suivante : pour créer les routes, l’Allemagne peut importer les bulldozers, mais si elle n’a pas des ressources extérieures, elle est capable d’en fabriquer elle-même. Par contre, le Cameroun, lui, doit obligatoirement les importer puisqu’il n’y a aucun moyen de les fabriquer. Ce sont donc deux systèmes productifs qui obéissent à des règles différentes : l’économie allemande présente une forte substituabilité avec ses importations technologiques, alors que l’économie camerounaise présente une complémentarité quasi-absolue avec ces importations. La comparaison de la dette allemande avec son PIB a donc un sens économique, au regard de cette substituabilité, alors que la même comparaison n’a aucun sens économique avec le Cameroun. Et de ce point de vue, le Cameroun est exactement dans la même situation qu’un Chef de ménage qui gagne 100.000 FCFA par mois et qui est endetté pour 1.200.000 FCFA au taux d’intérêt de 5%. Chacun appréciera si la situation est dangereuse ou non.
Un dernier mot : même si on fait fi de la situation macroéconomique, une question essentielle se pose : dans notre analyse, nous avons pris l’hypothèse d’une dette de 10 ans avec un différé de 5 ans. C’est une hypothèse d’école qui correspond à la tendance générale de négociation des dettes. Mais attention ! Cette démarche n’est pas bonne dans le cas d’espèce, car la durée de vie moyenne d’un ordinateur au Cameroun est de 4 ans. Or, un tel endettement n’aurait de sens que s’il dure au maximum 4 ans, car on ne doit plus être endetté au-delà de la durée de vie de l’outil fondateur de la dette.
D’où la question : la dette a-t-elle été négociée dans ce sens ?
Cette question nous amène à nous interroger sur le sens exact de cette mesure. Si l’initiative est purement camerounaise, il faudrait regretter la très grande faiblesse du dispositif stratégique de prise décision, car il était possible de faire mieux.
Si elle ne l’est pas, elle apparaît comme une offre stratégique de la Chine visant à capturer le Cameroun au bénéfice de sa technologie, dans sa stratégie de conquête planétaire. Ce qui n’est pas moins grave.
Dans l’un et l’autre cas, cette décision qui a certainement un intérêt social et politique est économiquement critiquable.
Dieudonné Essomba