Dilma Rousseff sur RFI: «Le système politique brésilien s’effondre»

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La présidente du Brésil Dilma Roussseff suspendue provisoirement, au palais d'Alvorada, le 14 juin 2016. EVARISTO SA / AFP
Actuellement écartée du pouvoir en attendant son jugement en août devant le Sénat pour maquillage présumé
des comptes publics, Dilma Rousseff accorde une interview exclusive à RFI. A quelques jours des Jeux olympiques de Rio et au moment où le Brésil traverse une grave crise politique doublée d'une crise économique, Dilma Rousseff, réélue de justesse en octobre 2014, a souvent fait l’objet de remarques sexistes. C’est la première question que lui a posée Márcia Bechara de la rédaction brésilienne de RFI.
Dilma Rousseff : Je pense que les femmes sont arrivées sur la scène politique brésilienne pour y rester. C’est un fait, la première femme élue à la présidence de la République a obtenu 54,5 millions de voix, pour son second mandat. Nous assistons à une grande explosion de la misogynie au Brésil. Cette misogynie, et ce processus de destitution engagé sans qu’aucun crime n’ait été commis, révèlent une dimension sexiste. Cela se manifeste par les stéréotypes lancés très souvent quand on parle de la présidente, comme par exemple d’une femme « dure, insensible et froide », ou comme d’une « hystérique qui fait des crises de nerf ». Et nous savons très bien d’où vient le concept d’hystérie.
Mais ce qui est incroyable, c’est qu’ils ne tombent pas juste, entre ces modèles contradictoires qu’ils choisissent pour me caractériser. Les femmes sont venues pour rester parce qu’elles sentent que ce coup d’Etat sans crime a pour objectif, d’une part, d’éviter les enquêtes pour corruption et, de l’autre, d’adopter un programme de gouvernement qui n’a pas été approuvé par la rue, une réforme extrêmement conservatrice et ultra-néolibérale.
RFI : Les Jeux olympiques de Rio vont se dérouler dans un contexte bien plus complexe que la Coupe du Monde de 2014. Il y a l’épidémie de Zika, Rio est en état d’urgence financière, des délégations refusent de rester dans la Villa olympique. D’abord, participerez-vous à la cérémonie d’ouverture ?
Je ne prétends pas participer aux Jeux olympiques dans une position secondaire. D’abord parce que ces Jeux sont le fruit de beaucoup de travail de l’ancien président Lula, pour qu’ils aient lieu au Brésil. Et puis parce qu’il y a eu un grand effort du gouvernement fédéral pour la construction des infrastructures des Jeux, j’entends par là le Parc olympique et la Villa de Deodoro.
Je pense que la question du virus Zika ne doit pas empêcher les gens de se rendre aux Jeux. L’Organisation mondiale de la santé elle-même a déclaré que cet hiver, avec des températures plus basses que la moyenne, n’était pas la période propice pour la prolifération du moustique. Et jusqu’à il y a au moins deux mois, il y avait un système de confinement du virus Zika mis en place par les autorités compétentes. Je pense que toutes les conditions sont réunies pour que les Jeux se déroulent dans un climat de tranquillité. Toutes les procédures que nous avions élaborées ont été adoptées, pour la sécurité et toutes les questions liées aux installations. Je pense que concernant la sécurité il n’y aura aucun problème si les procédures sont suivies au pied de la lettre.
En plus nous avons l’expérience de la Coupe du Monde d’il y a deux ans, de la venue du pape au Brésil, des Journées mondiales de la Jeunesse et les Jeux internationaux militaires qui ont aidé le Brésil à acquérir un savoir-faire de ces grands événements. Les centres où vont se dérouler les compétitions auront une structure adéquate et [qui est] déjà prête.
RFI : Ici, particulièrement en France et en Allemagne, la question du terrorisme est très présente. Pensez-vous que Rio de Janeiro soit préparé à faire face à des attaques terroristes durant les Jeux olympiques ?
Je pense, sans l’ombre d’un doute, que le monde assiste malheureusement à des attaques terroristes et aussi à des actes d’intolérance comme cela a été le cas dans la boîte de nuit à Orlando. Concernant les Jeux olympiques, le Brésil garde le contact avec les services de renseignement des principaux pays du monde qui ont une expertise dans ce domaine. Donc, nous avons le meilleur dispositif de sécurité possible.
Par ailleurs, le Brésil est traditionnellement très éloigné de la question du terrorisme. Notre pays n’a pas de conflits ethniques ou religieux, le climat est plus serein. Mais je sais que ce n’est pas une garantie pour que nous n’ayons aucun problème. C’est pour cela que nous avons pris toutes les précautions nécessaires.
RFI : Concernant le vote au Sénat dans quelques semaines, pensez-vous devoir continuer à la présidence de la République malgré les révélations de João Santana et de sa femme, concernant votre première campagne électorale en 2010 ?
Chère madame, ni João Santana [publicitaire et chef d'orchestre des campagnes présidentielles de Dilma Rousseff NDLR] ni sa femme n’ont mis en cause ma campagne. Ils se réfèrent à des épisodes qui se sont déroulés après la fin de la campagne et après la dissolution du comité financier deux ans plus tard. Le ministère public fédéral et la commission d’enquête du Sénat ont affirmé que je n’avais pas l’autorité, donc que je n’ai pas participé à ce dont on m’accuse. On ne peut pas m’accuser d’un crime auquel je n’ai pas participé !
Le ministère public fédéral n’a pas considéré qu’il s’agissait d’un crime de responsabilité et il a classé le dossier. La commission du Sénat a montré qu’il n’y avait eu aucune faute intentionnelle. Ils utilisent cette allégation, car ils n’ont aucun argument pour m’accuser. Du coup, ils inventent un « non-crime ». Je suis en train d’être accusée et jugée pour quelque chose qui n’est pas un crime. Et ce n’est pas moi qui le dis. Ce sont des organismes impartiaux et institutionnels de mon pays.
C’est une situation très délicate. Dans quelques semaines, ce processus va être tranché par le Sénat. Ce sera donc l’heure de vérité. Je suis certaine que les sénateurs conscients, corrects, attachés à la démocratie et à l’Etat de droit sauront prendre la bonne décision.
Si la décision du Sénat n’est pas en votre faveur, aurez-vous recours à la Cour Suprême ?
J’ai toujours dit que je le ferais. Je veux croire que je n’aurai pas à me poser la question de recourir à la Cour Suprême.
Si vous repreniez l’exercice de la présidence, quelles seraient vos premières mesures ?
Nous vivons une situation atypique au Brésil. Je pense que dans aucun pays du monde, un gouvernement provisoire par intérim, qui n’a [donc] pas été élu assume le pouvoir et change toute la politique du gouvernement. Et il la transforme même dans des projets radicalement opposés aux programmes sur lesquels j’ai été élue. Cela va de la santé, quand ils essayent de dire que le système unique de santé publique brésilien ne rentre pas dans le budget et qu’on devrait créer des plans de santé de moindre qualité pour les pauvres…C’est une des menaces en cours !
Autre exemple : l’éducation publique brésilienne, [à l'origine] de la réduction des inégalités. Les inégalités ne se sont pas uniquement diminuées par l'ascension sociale ; la démocratisation de l’éducation a été essentielle. Ils tentent aussi de privatiser le système de l’enseignement public, ce qui est très grave.
Pensez-vous que le système politique brésilien soit en train de s’effondrer ?
Oui, le système politique brésilien est en train de s’effondrer pour plusieurs raisons. Avec la procédure de destitution et cette session de la Chambre des députés du 17 avril où s’est produit ce vote, qui a choqué la population brésilienne et je pense, le monde entier… Quand les parlementaires corrompus ont voté contre la corruption, c’est là que l’hypocrisie a été élevée à son plus haut niveau. Et puis une chose gravissime : ils ont voté pour la torture. J’ai trouvé que c’était un moment très triste pour le Brésil parce que c’était comme si l’Histoire revenait en arrière.
Nous avons entre 35 et 37 partis politiques. C’est une fragmentation, qui s’appuie sur le fait que les partis perdent le sens de leurs propres programmes, et qu’ils ne suivent que des intérêts particuliers. Sans parler du grand nombre de personnes accusées formellement de corruption. Il y a de la part de la population une méfiance généralisée envers les structures politiques. Pour elle, politique est synonyme de pratiques qui sont contre l’éthique.
Enfin, la politique, cette activité sans laquelle il n’y a pas de démocratie, est en train d’être disqualifiée, vidée de sa substance. Et les gens ne veulent plus rien savoir. C’est sur ce terreau que germent les soi-disant « sauveurs de la patrie », qui ouvrent la porte à des solutions dictatoriales, de droite, comme cela s’est déjà produit en Amérique latine et au Brésil.
Traduction : Véronique Gaymard
@marciabechara
@GaymardV
Entretien à retrouver aussi sur le site brésilien de RFI