Exclusif-RDC-Moïse Katumbi : « Si Joseph Kabila ne veut pas partir, le peuple congolais sortira »

Moïse Katumbi, candidat à la présidentielle congolaise, lors d’une précédente interview à Lubumbashi, le 2 juin 2015 à Lubumbashi.

Moïse Katumbi préférerait mesurer sa popularité à Kinshasa ou au Katanga, la riche province de la République démocratique du Congo (RDC) qu’il a gouvernée de 2007 à 2015, plutôt que de recevoir dans un palace parisien. Repos médical ou début d’exil forcé ? Candidat à la succession de Joseph Kabila pour une élection qui ne se tiendra certainement pas à la date prévue de novembre, l’homme d’affaires passé à l’opposition vient de subir sa première condamnation par la justice congolaise le 22 juin. Trois ans de prison pour un litige immobilier qui le rendent inéligible. Il risque par ailleurs la réclusion à perpétuité suite à une inculpation pour « atteinte à la sûreté de l’Etat » dans une affaire de recrutement présumé de mercenaires. Entretien.

Vos ambitions politiques ne sont-elles pas enterrées par votre récente condamnation ?
Moïse Katumbi Pas du tout. Cette condamnation est sans valeur. Moïse Katumbi reste et restera candidat à la présidence de la République. Cet immeuble [à l’origine de sa condamnation] appartient à mon frère aîné. Il l’a acheté officiellement il y a quarante ans mais je me pose surtout la question : pourquoi a-t-on délaissé les accusations de recrutement de mercenaires pour relancer cette prétendue affaire immobilière ? J’ai été autorisé par la justice congolaise à me soigner à l’étranger et, dans le même temps, je suis condamné par contumace. Cette décision est politique.
Mais comment inverser cette décision si la justice est « aux ordres » ?
J’ai fait appel de ces accusations mensongères, mais je ne peux pas faire marche arrière. J’ai toujours travaillé. Je me suis lancé très jeune dans les affaires. J’ai des biens dans mon pays, mais aussi dans d’autres pays africains. J’ai construit une maison à Lubumbashi quand j’avais 21 ans. Elle vaut plus ou moins 2,5 millions de dollars aujourd’hui. Pourquoi aurais-je besoin de spolier celui qui m’accuse ? Si nous poussons tous pour réclamer des élections, c’est que nous voulons un Etat de droit qui n’existe plus en RDC.

Vous sentez-vous en danger ?
Avec ce pouvoir aux abois, le danger est réel. Aujourd’hui, les hommes politiques ne peuvent plus s’exprimer, les arrestations arbitraires continuent. Lors de mon audition à Lubumbashi – dans l’affaire de recrutement de mercenaires –, on a voulu me tuer. Des policiers cagoulés sont venus me piquer en m’injectant un produit mystérieux. Après cet incident, j’ai été mis sous assistance respiratoire. C’est alors que les médecins m’ont autorisé à me faire soigner à l’extérieur. Cela n’a pas empêché la justice de m’inculper au même moment et de diffuser l’information sur une télévision avant même de me la signifier.

Allez-vous rentrer prochainement dans votre pays, au risque d’être arrêté ?
Je veux rentrer le plus vite possible. Je n’attends que le feu vert de mon médecin en Angleterre, que je consulte au moins une fois par semaine. Je ne crains pas d’être arrêté, car ma conscience est tranquille. Regardez, dans cette affaire de recrutement de mercenaires, le pouvoir a parlé d’abord de plus de 600 mercenaires, ensuite de 458, puis de 12. Au final, il n’y avait que les jeunes que j’ai pris comme gardes et le consultant américain que j’avais fait venir. Toute ma sécurité m’a été retirée quand j’ai quitté mon poste de gouverneur. Juste après ma démission, un homme est allé prendre des photos de mes enfants à l’école. On a voulu les kidnapper. C’est pour cela que j’ai demandé des conseils pour ma sécurité. La preuve que la justice est inféodée, c’est que l’Américain a été libéré. Il mange tranquillement des Big Mac chez lui, tandis que les pauvres Congolais, eux, sont toujours en prison.


Moïse Katumbi et ses partisans refoulés par la police qui a fait usage de grenades lacrymogènes, devant le palais de justice de Lubumbashi, la capitale du Katanga, le 13  mai 2016.

Vos affaires ont prospéré sous le régime actuel. Vous avez été un allié du président Joseph Kabila. Que répondez-vous à ceux qui considèrent que votre brouille repose sur une querelle d’ambition et non sur des motifs politiques ?
Je suis un opérateur économique depuis fort longtemps. J’ai un important patrimoine en Afrique du Sud, des immeubles en Zambie que j’ai acquis avant d’être gouverneur. Je ne suis pas comme les autres politiciens qui sont arrivés sans un vélo et voyagent maintenant en jet privé. Je suis candidat à la présidence de la République car j’ai constaté de nombreuses dérives du pouvoir. J’ai conseillé au président de respecter la Constitution. Cette Constitution a été adoptée parce qu’on devait arrêter une guerre que personne n’avait gagnée. J’ai dit au président qu’il devait respecter son serment, qu’il y a une vie après la présidence, mais je sais que certains lui conseillent de rester, d’envisager un troisième mandat. Ils lui expliquent comment faire glisser le calendrier électoral. Nous n’accepterons jamais cela. Si le président Kabila veut sortir par la grande porte, il doit respecter le terme de son mandat, le 19 décembre. Sinon la population sortira pour défendre la Constitution.
Le président Kabila continue de prôner le dialogue avec l’opposition. N’allez-vous pas être contraints de discuter avec le pouvoir ?
L’opposition n’a jamais refusé de se mettre autour d’une table. Tout dépend de quoi nous devrons discuter. M. Kabila propose ce dialogue pour retarder les échéances. Ce dont il faut discuter c’est de la présidentielle. La Constitution est claire, nul ne peut effectuer plus de deux mandats de cinq ans.

Les Etats-Unis ont imposé de premières sanctions à une personnalité du régime, en l’occurrence le chef de la police. Est-ce la bonne méthode pour convaincre M. Kabila de quitter le pouvoir ?
C’est la bonne solution et je demande à l’Union européenne (UE) de leur emboîter le pas. Il ne faut pas faire comme avec [le président burundais] Nkurunziza, où l’on a laissé tuer avant de prendre des sanctions. Nous ne sommes pas armés, nous ne sommes pas des putschistes, notre arme c’est la bouche. Il n’y a plus de liberté d’expression en RDC. Dans notre pays, on arrête les opposants, les jeunes de Lucha et Filimbi [deux mouvements de la société civile].

Le président Kabila cherche à nous intimider pour rester au pouvoir, mais notre pays n’est pas le Burundi. Nous sommes au centre de l’Afrique, nous avons neuf voisins. Si les élections n’ont pas lieu au Congo, il y aura beaucoup d’instabilité. Même si le gouvernement parle de souveraineté, il faut savoir que l’UE a mis des milliards dans notre élection de 2006, elle a beaucoup de projets dans notre pays. La moindre des choses est de respecter nos partenaires.
Vous dites que le 20 décembre, Joseph Kabila ne dirigera plus la RDC. Mais que comptez-vous faire pour le déloger du fauteuil présidentiel ?
D’abord en septembre, nous verrons si la Commission électorale annonce l’élection présidentielle. Si ce n’est pas le cas, nous commencerons par des marches pacifiques, mais, si le 19 décembre, il n’y a pas eu d’élection, la population va récupérer le pouvoir pacifiquement. La population congolaise est prête.

Votre pays n’a jamais connu de transmission pacifique du pouvoir. Peut-il échapper à de nouvelles violences ?
Le président de la République a une opportunité de marquer l’Histoire, de partir la tête haute. Quand il est arrivé au pouvoir, il était le plus jeune président du monde. Les Congolais ont fait des concessions pour éviter que le sang soit versé. Joseph Kabila n’avait pas 40 ans, mais les députés ont réduit l’âge pour lui permettre de se présenter. Ensuite, il a changé la Constitution pour que l’élection ne soit plus qu’à un seul tour et battre ainsi l’opposition. Il est impossible de demander à la population de faire encore des sacrifices. S’il s’en va, Joseph Kabila sera le père de la démocratie. S’il part pacifiquement, le prochain président devra le protéger et respecter la continuité. Mais s’il part par la force, il devra affronter la justice.

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