L’art de retarder les élections en RDC, raconté par l’un de ses stratèges

Le président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, le 19 janvier 2015 à Kinshasa.

La rencontre a été fixée un dimanche matin, avant un nouveau déplacement de son excellence. Pendant la messe, la circulation dans Kinshasa est fluide en cet été 2016. L’ambassadeur reçoit à son cabinet d’avocat, toujours ouvert malgré son activité diplomatique. Le bâtiment décrépi du quartier de Gombe est sombre, les couloirs étroits, les escaliers laissent affleurer l’armature de l’édifice.

La porte s’ouvre sur un homme de taille moyenne, arborant un maillot du FC Barcelone et de proéminentes lunettes. Ainsi apparaît Norbert Nkulu Mitumba Kilombo, représentant de la République démocratique du Congo à Kigali, ancien ministre d’Etat auprès du président de la République Joseph Kabila et son éminence grise selon l’opposition.

« S’il y a une modification dans la Constitution, c’est lui [l’ambassadeur] qui l’écrira », jure l’un des financiers de l’Union pour la nation congolaise (UNC), le parti d’opposition de Vital Kamerhe. Un diplomate occidental voit en lui « l’un des successeurs d’Augustin Katumba Mwanke », conseiller spécial de Joseph Kabila et véritable président bis, décédé dans un accident d’avion le 12 février 2012. Autant de titres que l’avocat réfute dans un sourire. « Je suis un haut fonctionnaire, je suis tenu au devoir de réserve, je ne fais pas de politique. »

Dérapage contrôlé

Du droit, rien que du droit, mais aussi de la stratégie. Norbert Nkulu est surtout l’un des architectes du glissement, ce dérapage contrôlé du calendrier électoral qui devrait permettre à Joseph Kabila de se maintenir au pouvoir après la fin de son mandat. Ancien membre du collège juridique du président, le septuagénaire connaît la Constitution de 2006 sur le bout des ongles. « Il suffit de la lire pour balayer les arguments des opposants et de la communauté internationale [sur la fin du mandat présidentiel] ».
L’ancien directeur adjoint de cabinet du chef de l’Etat en réfère à l’article 70, qu’il lit à haute voix. « Le président de la République est élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. A la fin de son mandat, le président de la République reste en fonction jusqu’à l’installation effective du nouveau président élu. C’est donc clair, s’il n’y a pas de nouveau président élu, celui-ci reste en place ». Comprendre qu’après le 19 décembre, date officielle de la fin du mandat de Joseph Kabila, ce dernier ne peut que rester au pouvoir.
« Tous les opposants d’alors ont adopté et voté ce texte, l’amnésie est un grand mal de la politique congolaise ». Un mal que l’ambassadeur se propose de soigner. En rappelant par exemple que les sénateurs siègent et touchent leur salaire mensuel de 10 000 dollars, alors que leur mandat s’est achevé en 2012. De même, les députés provinciaux, qui élisent sénateurs et gouverneurs, n’ont toujours pas été renouvelés. « Un certain ancien gouverneur du Katanga [Moïse Katumbi] a bénéficié de ce glissement de 2012 à 2015, attaque Norbert Nkulu. Désormais, il le critique, mais pourquoi n’a-t-il pas démissionné plus tôt de son poste ? Pendant neuf ans, il a été le représentant du président à l’Est et, désormais, il se présente en sauveur. »

Glissement assumé

Souriant, sûr de son fait, le diplomate congolais se pose en garant du respect de l’ordre constitutionnel. Ses arguments ont d’ailleurs été repris à la lettre par la Cour constitutionnelle, qui a rendu en mai un arrêt autorisant le président Kabila à se maintenir à la présidence. « Ni vide juridique, ni vide institutionnel, ni vacance de pouvoir », a scandé Norbert Nkulu quelques jours plus tôt à la RTNC, la télévision nationale, pour justifier le glissement électoral. Un glissement assumé qui, après les sénateurs, les députés provinciaux et bientôt les députés nationaux, devrait donc s’étendre à la magistrature suprême. Un glissement qui, malgré les hauts cris de la communauté internationale et de l’opposition, crée de fait une communauté d’intérêt en RDC par la prolongation de tous les mandats électoraux et de leurs lucratives rémunérations.

Et pourtant, ce glissement fait grincer des dents, jusqu’au sein de la majorité présidentielle. « Toute la classe politique peut trouver des intérêts dans le glissement, soupire un député de Kinshasa, qui ne retient pas ses critiques. Le clan Kabila a créé les conditions pour rester au pouvoir, en laissant pourrir la situation depuis sa réélection en 2011. »

Un hypothétique scrutin en 2018

Mais glisser jusqu’à quand ? En juin, un des soutiens financiers de l’opposition avait affirmé au Monde Afrique que « le scrutin électoral n’aura pas lien en 2016. D’après nos projections, l’organiser avant juin 2017 serait irréaliste ». Les listes électorales de 2011 n’ont pas été actualisées. Repartir sur le même fichier priverait de vote près de 10 millions de jeunes congolais, devenus majeur depuis la dernière élection présidentielle. Corneille Nangaa, le président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), a réaffirmé le 7 juin sur RFI que la refonte du fichier, à compter des premières opérations d’enregistrement, prendra de treize à seize mois. Le début du recensement est fixé au 30 juillet, renvoyant un hypothétique scrutin à 2018, compte tenu des quatre-vingt-dix jours minimum de campagne électorale. « Cela laisse au président Kabila deux à trois ans de pouvoir », traduit un membre de la commission.

Un délai impensable pour la communauté internationale, malgré les nuances entre une position américaine très ferme et européenne, plus souple. « Ce qui se passera après le 20 décembre, c’est l’inconnu, s’inquiète un fonctionnaire européen. Les hommes politiques se disputent, mais ils sont de plus en plus déconnectés de la jeunesse. Un ras-le-bol monte et personne ne sait si les vieux partis sauront le canaliser ou seront submergés. » En cinquante-six ans d’indépendance, la RDC a changé deux fois de nom, et trois fois de président, sans jamais connaître de transition politique pacifique.
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