Reportage-Cameroun : comment les terroristes de Boko Haram se sont convertis à l’import-export

Des membres d’un « comité de vigilance » composé de civils qui appuient les soldats pour sécuriser les quartiers des villes et des villages contre la menace de Boko Haram.

Iza n’a pas l’allure d’une contrebandière en zone de guerre. Et pourtant cette frêle dame d’une quarantaine d’années, avec ses cheveux tressés et son piercing dans le nez typique de l’ethnie kanouri se déplace avec aisance de part et d’autre de la frontière, entre le nord-est du Nigeria et l’extrême nord du Cameroun. Même si la région est infestée par Boko Haram et ses affidés, petits et grands bandits, simples éleveurs, commerçants, flics ou chefs traditionnels. « C’est ma vie, Boko Haram n’y change rien, dit-elle. Il faut faire les affaires avant la saison des pluies. »


Officiellement, la frontière est fermée. Mais plusieurs ethnies sont chez elles des deux côtés. Comme Iza, elles connaissent le lacis de pistes cahoteuses prisées par les terroristes et les pirates de la brousse, prêts à tout pour du cash. Sur ces chemins de terre, on croise aussi des bergers et des milliers de déplacés en loques qui errent dans un paysage semi-désertique, sec et bouillant de chaleur, parsemé de maquis et de champs.

Massacres et razzias

En cette journée de juillet, Iza vend ses marmites sur le marché d’un des camps de réfugiés improvisé, non loin de la mosquée de Kolofata. Cette ville camerounaise de 15 000 habitants à moins de 20 km de la frontière est la plus meurtrie de la région, avec sept attentats-suicides ces douze derniers mois. Des milliers de jeunes miséreux des villages alentour ont rejoint Boko Haram, attirés par l’argent, le pouvoir et, pour certains, par une chimère islamiste radicale. Ils se sont retrouvés dans la forêt de Sambisa, aujourd’hui encerclée par l’armée nigériane, pour suivre une formation militaire et idéologique de deux mois, avant de passer à l’action.

Ces jeunes terroristes shootés au Tramadol traversent donc la frontière de nuit pour perpétrer des massacres et des razzias de subsistance à Kolofata et dans les environs. Lundi 4 juillet, les djihadistes ont attaqué des commerçants à Gonerie, à une vingtaine de kilomètres. Un mort et plusieurs blessés. Mercredi, à 10 km de Waza, vers minuit, ils ont fait une incursion et volé bétail et denrées alimentaires, tuant deux personnes. Jeudi, vers midi, ce sont encore deux personnes qui sont mortes sous leurs assauts dans les champs des environs de Kolofata.
Pas une semaine ne passe sans que la guerre n’endeuille la ville. Le maire et chef traditionnel a été enlevé en 2014. Libéré, il a quitté Kolofata. Son numéro trois a été placé en détention l’année suivante, suspecté de collusion avec Boko Haram. Reste le second, Chetima Seini Yerima, 77 ans, « trop vieux pour partir », comme il dit, malgré les menaces téléphoniques et le kamikaze qui s’est fait exploser non loin de sa maison.

Marché de Kerawa, au Cameroun, en mars 2016, à la frontière du Nigeria.
Flottant dans son grand boubou blanc, l’homme aux traits tirés assure un semblant d’autorité coutumière dans une ville débordée par l’afflux de réfugiés, privée d’écoles, de lumière et de prêches du vendredi à la mosquée. « On est plongés dans les ténèbres, soupire celui qui est aussi conseiller municipal RDPC, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais, le parti au pouvoir. Boko Haram a anéanti l’économie de Kolofata et de la région. Les agriculteurs ont trop peur d’aller au champ, de nombreux commerçants ont fermé et bientôt il y aura plus de réfugiés que d’habitants. »

Chetima Seini Yerima ne sait plus où donner de la tête, entouré par des agents doubles qui collaborent tantôt avec l’armée, tantôt avec Boko Haram. Informations, essence et vivres se vendent au plus offrant. Même les enfants sont suspects, utilisés par Boko Haram comme bouchra (« bonne nouvelle », en arabe), le nom que la secte a donné aux kamikazes. Certaines routes sont minées. Sa ville autrefois prospère est devenue folle. Seule la présence des quatre-vingt-cinq volontaires du « comité de vigilance » et des troupes d’élite de l’armée camerounaise, la Bataillon d’intervention rapide (BIR), apaisent les angoisses de l’adjoint au maire.

Des soldats camerounais du Bataillon d’intervention rapide, à Kolofata, en mars 2016.

Marmites « Obama »

Pas de quoi miner le moral d’Iza, aussi souriante que le visage de Barack Obama ornant ses dizaines de marmites neuves empilées comme des poupées russes sur le sol brûlant du « marché des réfugiés ». Elle n’est pas une femme à rater l’opportunité de gagner quelques milliers de francs CFA. « Là où il y a un peu d’argent, j’y vais et je ne m’occupe pas du reste », dit-t-elle. Ce jour-là, ses clients, kanouri pour la plupart, vivent dans des abris de fortune faits de paille, dépourvus d’assistance mais sous surveillance étroite du comité de vigilance.
Selon ce dernier, près de 2 500 réfugiés sont arrivés et des centaines d’autres s’ajoutent chaque semaine. Ils ont échappé au sort réservé aux 15 000 déplacés – principalement des femmes et des enfants – qui s’entassent dans un quartier de Banki, côté nigérian de la frontière. A Kolofata, les réfugiés sont confinés dans ce coin du centre-ville, interdits de se mêler à la population par peur des infiltrations. Parmi eux, il y a le Nigérian Gugur Baba, 43 ans, enlevé il y a un an à Bama. Fait prisonnier par Boko Haram durant cinquante jours, les yeux bandés dans la forêt de Sambisa, il s’est évadé et a marché des jours. Depuis quelques semaines, il aide Iza à écouler ses « marmites Obama ».
image: http://s1.lemde.fr/image/2016/07/11/768x0/4967765_6_53b7_la-ville-de-kolofata-au-nord-du-cameroun-en_d50d5ccd5c5cf8d198a4a6ea6404758c.jpg
La ville de Kolofata, au nord du Cameroun, en mars 2016.
Malgré eux, Gugur Baba, Iza et leurs compagnons d’infortune irriguent l’économie de Boko Haram. Car Iza se fournit en marmites et autres produits « chez les femmes de Boko Haram qui les vendent à prix cassés », comme elle dit. Ses marchandises proviennent en fait des pillages du groupe terroriste dans la région. Chaque semaine, elle marche deux jours jusque Koté Kura, au Nigeria, pour s’approvisionner. Elle règle parfois en espèces, le plus souvent avec des sacs de mil. « Les prix des épouses de Boko Haram sont imbattables. Elles ont besoin d’écouler leurs produits très vite et préfèrent être payées en denrées alimentaires », explique-t-elle.

A travers des acteurs comme Iza, des victimes comme Gugur Baba et les notables corrompus de la ville, Boko Haram contrôle indirectement ce petit marché de fortune. Il en va ainsi dans de nombreuses localités du coin. « Tout laisse à croire que ces acteurs de l’économie informelle transfrontalière sont en contact étroit avec Boko Haram et achètent le silence ou la complicité des autorités locales qui en tirent profit », constate un militaire préoccupé par cette « mainmise économique » de la secte sur la région.

Structure décentralisée

Le groupe terroriste semble aujourd’hui incapable de combattre de front les armées nigériane, camerounaise et tchadienne. Les militaires camerounais ont mené onze opérations transfrontalières depuis novembre 2015. De ce côté du bassin du lac Tchad, finis les assauts menés par des centaines de combattants lourdement armés. A l’image de son chef présumé, Abubakar Shekau, la secte djihadiste donne l’impression d’être affaiblie ou de tenter de se régénérer. L’organisation laisse apparaître une structure décentralisée avec des « émirs » commandant certaines zones et une myriade de petits groupes autonomes. Une grande partie des hommes, d’abord massés dans la forêt de Sambisa, se sont repliés sur le lac Tchad. Là, ils jouissent de la bienveillance de certains pêcheurs, comme ceux de l’ethnie boudouma, et auraient recruté des anciens rebelles tchadiens et autres professionnels de la gâchette en déshérence. Ils multiplient les attentats pour semer la terreur sur les îles et les rives afin de mettre la main sur l’activité de la pêche. Tirant profit d’une diversité géographique qui complexifie les actions des armées voisines, ils lorgnent désormais sur la partie camerounaise du lac, la plus poissonneuse, où a été déployée la Force mixte multinationale (FMM) des pays du lac Tchad.
« Boko Haram est aussi une entreprise criminelle à but lucratif » Issa Souaibo, professeur, à Maroua
L’implantation de Boko Haram dans cet espace lacustre, à cheval sur le Niger, le Nigeria, le Cameroun et le Tchad, lui a ouvert d’importantes opportunités logistiques. C’est en tout cas ce que révèlent les interrogatoires du Camerounais Bana Fanaye. Ce père de trois enfants, 30 ans, trafiquant de motos et ancien responsable d’une cellule de Boko Haram à N’Djamena, a été condamné à mort après avoir orchestré l’attentat qui a frappé la capitale tchadienne le 15 juin 2015, tuant 38 personnes.

Dans ses confessions, que Le Monde Afrique a pu consulter, on découvre que le financement de cette opération, avalisée par Abubakar Shekau alors établi à Sambisa, a été récupéré au Nigeria. Puis, après divers subterfuges, l’argent a été acheminé à Amtchoukouki, au Cameroun, avant de traverser un bout du lac Tchad en pirogue et de se retrouver à Kousseri, la ville camerounaise qui fait face à N’Djamena, de l’autre côté du fleuve Logone. Bana Fanaye évoque l’implication de nombreux pêcheurs boudouma dans ce « transfert de fonds qui suit un labyrinthe », selon les mots des enquêteurs tchadiens.

Maïduguri, plaque tournante

Mais Boko Haram n’a pas pour autant délaissé l’extrême nord du Cameroun, si stratégique pour son financement et son ravitaillement en armes et munitions, provenant le plus souvent du Soudan et du Tchad. Les attaques-suicides et les incursions sont quasi quotidiennes. « Au Cameroun, Boko Haram, c’est d’abord le fric et les armes, explique un analyste. Les militaires se sont attelés à briser les chaînes logistiques du groupe et se sont concentrés sur les trafics d’armes et d’essence, ce qui a eu un effet sur la mobilité des terroristes. »
Les forces camerounaises ont ainsi interpellé plusieurs membres de Boko Haram chargés de millions d’euros ou de bordereaux de transferts d’argent. Ils traquent aussi les innombrables trafiquants ralliés à la secte par conviction ou, le plus souvent, par opportunisme. « La contrebande est au cœur de cette guerre, souligne Issa Souaibo, directeur de l’Ecole normale supérieure de Maroua, la grande ville du nord. Boko Haram est aussi une entreprise criminelle à but lucratif qui intègre beaucoup de contrebandiers, vit de crimes et de violences génératrices d’importants revenus dans un environnement de détresse socio-économique. »
Si les grands axes du trafic des armes sont désormais en partie sous le contrôle des armées de la région, le groupe terroriste use des voies détournées et exploite les failles d’une économie informelle transfrontalière. Et ce de Bangui à Maroua, de N’Djamena à Kano, en passant par Maïduguri, plaque tournante depuis des décennies des armes, des pierres précieuses, de l’ivoire, de voitures et d’essence.

Chaque nuit, des bœufs s’évaporent

Après avoir amassé des milliards de francs CFA avec les prises d’otages d’étrangers ou de notables locaux, les attaques de banques et de bases militaires, Boko Haram, ces derniers mois, s’est rabattu sur le vol de bétail à grande échelle. L’extrême nord du Cameroun en est l’épicentre. Chaque nuit, ou presque, des bœufs s’évaporent. « Entre 800 et 1 000 têtes de bœufs disparaissent chaque semaine depuis six mois. On sait bien que ce trafic permet à des éléments du groupe terroriste de survivre, et d’entretenir leurs hommes, mais ce n’est pas suffisant pour se développer », confie une source sécuritaire qui enquête sur ce fléau.

Près de Maroua au Cameroun.
Là encore, Kolofata n’est pas épargnée. « On ne sait plus comment lutter contre ces razzias de troupeaux dans la zone », soupire l’un des responsables du comité de vigilance. Le plus souvent, ils opèrent la nuit, abattent le berger et conduisent le cheptel au Nigeria avant de les réintroduire sur les marchés au bétail. Ou de les revendre à bon prix dans des réseaux parallèles. Une sorte d’évasion fiscale rurale qui préoccupe Abuja et Yaoundé. Le Nigeria et le Cameroun ont fermé plusieurs marchés au bétail le long de la frontière. Car cette activité peut générer jusqu’à 200 000 euros par semaine rien que pour Kolofata et ses environs. Une broutille, peut-être, à l’échelle d’une organisation terroriste ralliée à l’Etat islamique. « Ça démontre que l’organisation vivote, qu’elle est économiquement asphyxiée », veut croire un militaire, qui soupçonne un appui financier venant des monarchies du Golfe.
Que ce soit pour des « marmites Obama », des bœufs, de l’essence ou des armes, le groupe terroriste conjugue ultra-violence et optimisation du fruit de leurs pillages en pratiquant un dumping sur ce qu’il vend, tout en faisant monter les prix de ce dont il a besoin. Entre le Cameroun et le Nigeria, les crimes de Boko Haram sont aussi économiques.
lemonde.fr