Ali Bongo versus Jean Ping: autopsie d'une brouille

Le chef de l’Etat gabonais Ali Bongo candidat à sa propre succession et Jean Ping sont les deux prétendants favoris du scrutin présidentiel de ce 27 août. Issus du même sérail, les deux adversaires ont entretenu pendant longtemps des relations familiales plus que cordiales, avant de se déclarer la guerre. Ils sont les frères ennemis du Gabon contemporain.

L’un traite l’autre de « dictateur » et de « faussaire ». Le second accuse le premier d’être un « horrible tribaliste », une « girouette », et d’avoir été un ministre incompétent dont « les projets ont toujours échoué ». La guerre est déclarée et tous les coups sont permis. Mais les relations n’ont pas toujours été aussi conflictuelles entre Ali Bongo et Jean Ping, les deux grands favoris du scrutin présidentiel gabonais qui se déroulera ce samedi 27 août.
Avant de passer dans l’opposition, Jean Ping fut, en effet, un pilier majeur de la dynastie Bongo qui détient le pouvoir à Libreville depuis bientôt un demi-siècle. Bras droit et directeur de cabinet d’Omar Bongo - le père de l’actuel président -, il fut aussi plusieurs fois son ministre, occupant des portefeuilles importants comme celui des Affaires étrangères ou encore des Finances.
« Tu fais partie de la famille »
Né d’un père chinois qui s’est installé au Gabon dans les années 20 et d’une mère gabonaise, Jean Ping a fait des études supérieures d’économie en France avant de rejoindre la haute administration de son pays. Entré dans le gouvernement en 1990, l'homme est aujourd’hui, à 73 ans, un vétéran de la vie politique gabonaise et à ce titre il connaît tous les secrets du régime. Il les connaît d’autant mieux qu’il a été pendant un temps le compagnon de Pascaline Bongo, la fille du fondateur du régime, avec laquelle il a eu deux enfants.
Les relations entre Jean Ping et les Bongo ont été tellement étroites que même aujourd’hui, après sa rupture avec le fils d’Omar Bongo il est perçu par le grand public comme faisant partie de la première famille du pays. D’ailleurs, selon un récent article paru dans Jeune Afrique, Pascaline Bongo a même tenté de dissuader son ex-compagnon de rejoindre l’opposition. « Ne fais pas ça, lui aurait-elle lancé. Tu fais partie de la famille ! », écrit l'auteur.
En juin 2009, lorsqu’Omar Bongo décède et son fils Ali lui succède suite à une présidentielle controversée, Jean Ping est président de la Commission africaine de l'UA. Les deux hommes se connaissent bien en raison de leur proximité familiale et de leurs carrières parallèles de ministres dans des gouvernements successifs d’Omar Bongo. Mais le nouveau chef de l’Etat voulait absolument rajeunir la classe politique en se séparant des caciques septuagénaires qui peuplaient le Palais du bord de la mer du temps de son père. Fidèle à sa logique, il n’a pas renouvelé son parrainage pour le second mandat de Jean Ping à la tête de la Commission au sein de l’organisation panafricaine. C’est par la presse que celui-ci a appris que son pays ne soutiendra pas sa candidature à sa propre succession à Addis-Abeba où se situe le siège de l’Union africaine. C’est le début de la brouille entre les deux hommes qui ira s’amplifiant au cours des mois qui ont suivi.
Selon l’entourage du président Ali Bongo, la rupture était du fait de l’ancien président de la Commission africaine qui n’aurait pas apprécié la décision du nouveau chef de l’Etat de mettre fin à des prébendes et des privilèges en tous genres dont bénéficiaient les caciques du régime sous son père. Toujours est-il que la rupture entre les deux leaders est consommée dès 2014, lorsque Jean Ping claque la porte du parti au pouvoir, le Parti démocratique gabonais (PDG), et bascule dans l’opposition. Depuis, les deux hommes ne se parlent plus, mais ne s’empêchent pas de s’envoyer insultes et invectives par meetings et émissaires interposés.
Une rivalité tenace
Le climat entre les deux hommes s’est particulièrement détérioré à l’approche du scrutin présidentiel de cette année lorsque Jean Ping, en association avec d’autres ténors de l’opposition, a mis en cause la filiation et la légitimité du président. Selon les opposants, au regard de la Constitution qui impose aux candidats à la présidence d’être nés Gabonais, Ali Bongo est inéligible, car il serait originaire du Biafra et aurait été adopté par son père Omar Bongo. L’affaire a fait couler beaucoup d’encre, mais les recours de l’opposition ont été rejetés par la Cour constitutionnelle.Il n'en reste pas moins que la polémique suscitée par cette question de l'état-civil du chef de l'Etat a marqué les esprits,  confirme un ancien du PDG sous le sceau de l'anonymat. « Pour les opposants, qui savent qu’Ali Bongo ne peut gagner dans une élection transparente, cette question de l’éligibilité du président était une bouée à laquelle ils pouvaient s’accrocher », a-t-il expliqué.
Parti l’un des premiers en campagne, Jean Ping n’a cessé de répéter dans ses meetings que « le Gabon n’était qu’une dictature pure et simple entre les mains d’une seule famille ». Il a aussi accusé le président de s’être entouré d’une « Légion étrangère », en référence à ses conseillers étrangers qui, selon lui, « dirigent véritablement le Gabon ». Enfin, il a été particulièrement véhément dans sa critique de la gestion économique « catastrophique » du pays par le pouvoir. « Avec 1,5 million d’habitants et toutes les ressources que nous avons, s’est-il interrogé lors d’un entretien avec l’AFP, comment ne peut-on pas subvenir aux besoins élémentaires de la population ? Comment se fait-il que les gens fouillent dans les poubelles pour manger, et ne vont pas à l’école ? »
Quant à Ali Bongo et son entourage, ils ont traité avec mépris dans un premier temps les velléités d’émancipation de cet ex-baron du régime, rappelant que Jean Ping n’avait pas de « projet politique ». « Jean Ping se trouvant sans emploi, n’a rien trouvé de mieux que de vouloir mon emploi, c’est la blague qui circule dans le milieu des chefs d’Etat africains », plaisantait le chef de l’Etat en août 2014, témoignant du peu d’importance qu’il attachait alors à l’ambition politique de son ex-beau frère.
Mais au fur et à mesure que l’homme a gagné en popularité en allant de meeting en meeting à travers le pays, les stratèges du Palais du bord de mer de Libreville ont commencé à le prendre au sérieux. Ils ont alors pointé du doigt, à l'intention surtout des médias étrangers dont il est devenu la coqueluche, la teneur xénophobe de ses propos appelant la population à « réveiller les morts pour l’accompagner en guerre et éliminer les cafards » du pays, propos qui ont d'ailleurs été démentis par l'intéressé dans un entretien  à RFI.
La fébrilité des stratèges du pouvoir est montée de plusieurs crans lorsque, le 16 août, deux des principaux candidats de l’opposition ont annoncé leur soutien à Jean Ping, allant jusqu’à retirer leur candidature. Cette coalition d’opposants inédite a été qualifiée par le Palais de « alliance contre-nature » et de résultats « d’un marchandage d’épiciers ».
Mais les critiques que déversent depuis à longueur de journée les chaînes publiques gabonaises visant Jean Ping, faisant notamment des gorges chaudes de la sulfureuse affaire de rétrocommissions dans l’attribution de chantiers d’infrastructures à un groupe chinois, impliquant le fils de l'opposant, sont peut-être la preuve que ce qui avait commencé comme une brouille familiale s’est transformée, ambitions  aidant, en une rivalité tenace qui définira désormais la vie politique gabonaise.
RFI