Dans le nord de l’Ethiopie, il faut risquer sa vie pour exprimer son « ras le bol »

Des manifestants, à Addis Abeba, le 6 août 2016.

Vingt. C’est le nombre de coups de téléphone qu’Elias* a reçu en quelques heures dimanche 7 août à l’aube. Son frère, sa sœur, ses amis inquiets :

« Où es-tu exactement ? »
« Rentre à la maison ! ».
Puis, une sonnerie, un ami l’appelle. « Abebe a reçu une balle, il est mort. »
C’est encore tout chaud dans la tête d’Elias, guide touristique à Bahar Dar, une grande ville du nord de l’Ethiopie. Dimanche dernier, il faisait partie des milliers de personnes qui ont manifesté contre le gouvernement. Sous sa casquette de base-ball qu’il porte à l’envers, il a l’air hagard, les yeux embués. La tristesse se conjugue à l’effet du khat, du nom de cet arbuste dont les feuilles sont mâchées de Sanaa au Yémen à Mogadiscio en Somalie et à Bahar Dar, pour ses effets stimulants. Elias ne sait pas vraiment combien il y a eu de morts. « La région en a annoncé cinq, le gouvernement sept », dit-il. Lui pense que ça dépasse largement les doigts des deux mains.
Les 6 et 7 août, des manifestations ont eu lieu dans les régions Oromia (centre et ouest) et Amhara (nord), où se trouvent les deux plus grandes ethnies d’Ethiopie qui représentent près des deux tiers de la population. Sévèrement réprimées, elles ont fait environ 97 morts, dont au moins trente à Bahar Dar, et plusieurs centaines de blessés selon Amnesty International. Pour la rumeur publique, le bilan est bien supérieur.

« Ras-le-bol du système »

Dans la capitale Addis-Abeba, qui s’est enflammée pendant quelques heures samedi, des dizaines de personnes ont été arrêtées, et certaines rouées de coups par la police. Les manifestations simultanées dans ces deux régions - sans précédent en Ethiopie - avaient été interdites par le gouvernement qui les a qualifiées d’« illégales » et organisées par « des ennemis étrangers en partenariat avec des forces locales ».
A Bahar Dar, la capitale de la région Amhara, les policiers ont tiré à balles réelles dimanche, souligne Amnesty International. Elias le confirme. Il l’a vu de ses propres yeux avant que ceux-ci ne soient aspergés de gaz lacrymogène. Des habitants racontent qu’il y avait à la fois l’armée, la police fédérale, la police régionale et même des snipers sur les toits.

Comme de nombreux manifestants, Elias venait défendre la cause des habitants du district de Wolkait, situé dans la région du Tigré, qui souhaitent que leur localité soit rattachée à la région amhara voisine. L’arrestation de dirigeants du comité réclamant ce changement avait entraîné une marche contre le gouvernement qui avait rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes, le 31 juillet à Gondar, au nord de Bahar Dar.
Mais le rassemblement de dimanche était aussi l’occasion d’« exprimer un ras-le-bol du système », explique l’ami d’Elias, Birhanu, un fonctionnaire replet au look d’adolescent. « Ras-le-bol de la mauvaise gouvernance, de la corruption, de l’inflation, du chômage, de l’accaparement des terres… » Ras-le-bol qui était aussi l’une des raisons de la contestation qui a embrasé la région Oromia dès novembre 2015. Les manifestations ont fait plus de 400 morts selon Human Rights Watch, 173 selon le Conseil éthiopien des droits de l’Homme.

Les esprits toujours échauffés

À Bahar Dar, la vie a repris son cours. Les boutiques ont rouvert leurs portes. Les transports publics fonctionnent à nouveau. Les chauffeurs de tuk-tuk s’ennuient de ne pas voir de touristes, qui ont déserté la ville. Les forces de l’ordre – policiers et militaires – font des rondes, et les postes de contrôle ont fleuri un peu partout à la périphérie. Ici, on arrête un bus de villageois. Là, une voiture.
Rares sont les signes de la manifestation de ce week-end, lavés par la pluie battante du mois d’août. Mais restent la rancœur et les affiches déchirées. Celles qui prônent la « renaissance » du pays, où l’ancien Premier ministre Meles Zenawi, décédé en 2012, a le poing levé, et est entouré d’images des gigantestes projets entrepris par le gouvernement. Symboles de la croissance à deux chiffres dont l’Éthiopie se targue depuis une décennie. Celle qui « ne profite pas au plus grand nombre », selon Birhanu et ses amis.

Le trentenaire était à l’école primaire quand l’actuel régime a pris le pouvoir, après avoir renversé la dictature militaire du colonel Mengistu Haile Mariam en 1991. C’était il y a plus d’un quart de siècle. Pour lui, la coalition au pouvoir, l’EPRDF, qui a remporté tous les sièges au Parlement en mai 2015, favorise les Tigréens, dont sont issus de nombreux dirigeants politiques, et « divise les autres » pour mieux régner. Des accusations également portées par les Oromos. Lors des manifestations ce week-end, les Amhara ont d’ailleurs exprimé leur solidarité à l’égard de ces derniers, le plus grand groupe ethnique du pays, et réclamé justice pour les victimes.
« Les Tigréens monopolisent le pouvoir », enrage Birhanu, ajoutant qu’ils accaparent les postes-clés du gouvernement, des forces de sécurité, des grandes entreprises. D’après lui, cette ethnie minoritaire reçoit tous les privilèges. « Avant, les gens étaient unis, peu importe l’ethnie, peu importe la religion », continue-t-il.
Depuis que l’EPRDF est au pouvoir, l’Ethiopie a adopté un système fédéral basé sur l’ethnicité. Un système qui s’essouffle, selon plusieurs observateurs, et qui cristallise les tensions. Car le pays compte plus de 80 ethnies.

« Mentalité éthiopienne »

On le dit tout bas encore, mais ici comme ailleurs, certains habitants ont peur que cela dégénère, à cause de l’ethnicisation des discours. La semaine passée, le premier ministre, Haile Mariam Desalegn, a prévenu, lors d’un entretien accordé à la BBC, que l’Ethiopie était en train de « glisser vers un conflit ethnique semblable à ceux des pays voisins ».
Au nord de Gondar, des dizaines de Tigréens se sont enfuis de leur village car attaqués, et certains d’entre eux, tués, selon le site Horn Affairs, créé par un blogueur éthiopien influent. À Bahar Dar, dimanche, un hôtel et des boutiques appartenant à des Tigréens ont été vandalisés et des voitures brûlées, racontent des habitants.
« On ne peut pas parler de pogrom mais des attaques ciblées contre les Tigréens sont maintenant fréquentes, remarque René Lefort, chercheur et journaliste, spécialiste de la Corne de l’Afrique. Nous sommes face à un danger majeur d’affrontements et de vengeance ethniques. » Des opposants politiques craignent une guerre civile. L’ONU a demandé que des observateurs internationaux soient envoyés pour enquêter dans les régions concernées par les manifestations. Très vite, le gouvernement a répondu sur Al Jazeera : « ils ne sont pas nécessaires ».

Elias et ses amis, eux, espèrent un changement politique. Ils veulent que les habitants retrouvent une mentalité nationale, « éthiopienne » et qu’on oublie l’aspect « ethnique » qui est même indiqué sur leur carte d’identité. Ils ne savent pas si une manifestation est prévue ce week-end car l’accès à Internet - le relais principal des activistes de l’opposition - a été bloqué, comme lors des manifestations du week-end dernier. Si c’est le cas, ils iront. Malgré l’arrestation cette semaine de certains de leurs proches.
Hier, à la télévision, un membre du gouvernement « suppliait » les chefs religieux de toutes confessions de dire aux gens de maintenir la paix, raconte Elias. « Ici, c’est le seul moyen de convaincre les gens de ne pas continuer… ». Dans cette ville où des milliers de touristes traversent le lac Tana chaque année pour visiter des monastères insulaires, « on n’a jamais autant prié ».
*Les prénoms ont été modifiés à la demande des interviewés.
lemonde.fr