Développement : un duo de choc camerounais à Bretton Woods

Albert Zeufack à la Banque mondiale, Célestin Monga à la BAD. Ces Camerounais pilotent désormais la stratégie économique des deux plus importantes institutions de développement en Afrique. Portraits croisés. 

A quelques semaines d’intervalles, Célestin Monga et Albert  Zeufack sont devenus les chefs d’orchestre de l’orientation des deux plus grades institutions du développement actives en Afrique. Le 10 juillet, alors que le premier dispensait des cours à l’université de Pékin, la Banque africaine de développement (BAD) a annoncé sa nomination au poste d’économiste en chef et vice-président de la gouvernance économique et la gestion du savoir.
Jusque-là directeur général adjoint de l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (Onudi), le camerounais de 56 ans a quitté Vienne pour poser ses valises à Abidjan, où siège la BAD.
Quant au second, lui aussi Camerounais, s’il reste à Washington, il est depuis le 1er mai l’économiste en chef de la Banque mondiale pour la région Afrique, après avoir occupé à partir de 2013 le poste de directeur pour la réduction de la pauvreté et la gestion économique des pays des Grands Lacs et de l’Afrique de l’Est.
Dans le petit monde africain du développement, sa nomination est considérée comme une révolution ! Albert Zeufack est le premier Noir subsaharien à accéder à cette fonction dans l’histoire de l’institution de Bretton Woods.
Les deux hommes arrivent à un moment où les économies subsahariennes, plombées par la chute des prix des matières premières et une conjoncture internationale morose, traversent de fortes turbulences – d’après les dernières prévisions du FMI, l’Afrique subsaharienne n’affichera que 1,6 % de croissance en 2016.
Qui sont-ils ? À quel courant de pensée économique appartiennent-ils ? Peuvent-ils travailler ensemble pour aider les pays africains à mettre en place des stratégies de développement pertinentes ? Réponses sous forme de portrait croisé.

Carrières sans frontières

« En tant qu’économistes camerounais, il est évident qu’ils ont eu des relations courtoises et professionnelles. Ils ont tous les deux travaillé [à des périodes différentes] au département recherche et dans les vice-présidences des opérations de la Banque mondiale. Ils ont régulièrement discuté de l’avenir du Cameroun, que ce soit d’une manière informelle ou dans le cadre de forums organisés par la communauté africaine de Washington », explique Hippolyte Fofack, le directeur de la recherche d’Afreximbank.
Lui-même économiste camerounais et ancien de la Banque mondiale, il connaît bien les deux hommes.
Albert Zeufack a en quelque sorte juré fidélité à l’institution de Bretton Woods. Quelques mois après l’obtention de son doctorat à l’université de Clermont-Ferrand, en France, en 1996 (sa thèse portait sur l’investissement privé dans les ajustements structurels), il intègre le département recherche de la Banque mondiale en tant que young professionnal et est envoyé plus tard à Bangkok comme économiste principal pour les pays d’Asie du Sud-Est.

En 2008, il répond favorablement à l’offre des autorités malaisiennes, prend un congé sans solde et s’installe à Kuala Lumpur pour diriger le département recherche et stratégie du fonds souverain Khazanah Nasional. Sous son impulsion, celui-ci prospecte en Afrique et, à partir de 2013, y acquiert quelques participations dans des entreprises. Mais Albert Zeufack a déjà mis un terme à sa pige malaisienne et retrouvé les bords du Potomac.
Le profil protéiforme de Célestin Monga est au contraire marqué par l’itinérance. Tour à tour journaliste, banquier, écrivain, universitaire et fonctionnaire international, il s’est rendu sur tous les continents. Son doctorat bouclé en 1994 à l’université de Pau, en France, il met le cap sur les États-Unis pour étoffer son bagage à la John F. Kennedy School of Government (Harvard) et à la Sloan School of Management (MIT).
Avant d’intégrer la Banque mondiale, Célestin Monga a déjà une carrière de journaliste à Jeune Afrique et de banquier au Cameroun. Il a ensuite dispensé des cours à l’université de Boston et à l’Institut d’études politiques de Bordeaux.
Une carrière d’universitaire qu’il continuera de mener parallèlement aux dix-huit années passées au sein de l’institution de Bretton Woods. Puis, en janvier 2015, il part s’installer dans la capitale autrichienne, siège de l’Onudi.

Pour l’Afrique, des visions réalistes

Les deux hommes (Bamilékés, originaires de l’ouest du Cameroun) n’entretiennent pas le même type de relations avec leur pays. Autant le rapport de Zeufack à sa terre d’origine est des plus ténus, autant Monga demeure une icône pour une partie de la jeunesse, qui se souvient de sa « Lettre ouverte à Paul Biya sur la démocratie truquée », parue en 1990.
Cette outrance attira les foudres du pouvoir sur celui qui dirigeait alors une agence de l’ex-Banque internationale pour le commerce et l’industrie du Cameroun (Bicic). À coups d’interviews, de tribunes et d’ouvrages, il maintient aujourd’hui sa morgue à l’égard de Yaoundé.
Ce qui n’empêche pas son implication dans des projets éducatifs locaux : Monga œuvre par exemple à la collecte de fonds pour soutenir l’université des Montagnes à Bangangté, dans l’ouest du Cameroun.
Mais, au-delà de leur pays d’origine, Albert Zeufack et Célestin Monga ont « un engagement très fort et une convergence de points de vue en ce qui concerne le développement de l’Afrique », assure Hippolyte Fofack. L’économiste togolais Kako Nubukpo, directeur de la Francophonie économique et numérique à l’OIF, confirme.
D’après lui, Zeufack peut être considéré comme proche de Shanta Devarajan, l’ancien économiste en chef Afrique de la Banque mondiale, qui apprécie beaucoup la technicité du Camerounais. Mais, si le Sri-Lankais est un pur libéral, Zeufack semble plus modéré : il défend le rôle actif que peut jouer l’État dans la coordination des investissements et une certaine idée de la croissance endogène.
D’ailleurs, alors que la Banque mondiale est souvent accusée d’élaborer pour les pays africains des programmes de développement complètement déconnectés de leurs réalités, il a déclaré à RFI et à Jeune Afrique : « Je me dois de faire refléter la sensibilité africaine dans la conception des programmes de la Banque destinés au continent. Nous espérons élaborer des politiques qui aient un peu plus d’impact sur terrain. »
Admiratif de l’Américain Paul Romer – le tout nouveau vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale –, qu’il considère comme le père fondateur de la théorie de la croissance endogène et qu’il voit comme « un futur Prix Nobel garanti », Célestin Monga fait lui aussi partie de ceux qui pensent que l’Afrique ne peut se développer que par elle-même.
Il est également très proche du Chinois Justin Yifu Lin, économiste en chef de la Banque mondiale de 2008 à 2012, que de nombreux analystes considèrent comme un adepte d’une politique budgétaire expansive et comme l’un de ceux qui ont joué un rôle actif dans le changement de l’approche de la Banque mondiale en Afrique.

Le modèle asiatique, source d’inspiration

Par ailleurs, les deux Camerounais ont une fascination pour l’Asie. « J’aime me référer à cette région où beaucoup de pays pauvres sont devenus riches grâce à une croissance inclusive, avec des taux de 10 % sur deux décennies, soutient Albert Zeufack. Les pays africains doivent travailler à l’éclosion de l’entrepreneuriat local et de l’investissement privé. »
Et d’avancer une piste en faveur des jeunes entrepreneurs en butte à toutes sortes de barrières : « L’un de mes projets est la création d’une plateforme électronique où il y aura des données sur la demande potentielle et le revenu moyen des ménages dans différentes villes, ce qui permettra aux jeunes entrepreneurs de rédiger des business plans bancables. »
Auteur d’un carnet de voyage intitulé Un Bantou en Asie (2011), Célestin Monga est lui aussi friand des modèles des pays de cette région, souvent fondés sur la croissance du secteur secondaire.
 Aucun pays du monde n’est sorti de la pauvreté sans s’industrialiser.
« Ces pays-là ont eu du succès sur le plan économique en développant l’industrie manufacturière légère. C’est-à-dire des secteurs d’activité qui ne requièrent pas beaucoup de capitaux ou de sophistication en matière d’expertise », soutenait-il dans une interview accordée à l’Agence africaine d’information et de communication en juin 2015.
Le nouvel économiste en chef de la BAD assène sentencieusement : « Aucun pays du monde n’est sorti de la pauvreté sans s’industrialiser. J’insiste là-dessus parce qu’il y a une mode, en ce moment, qui consiste à faire croire que l’on peut éviter l’industrialisation, que l’on peut sauter de l’agriculture de subsistance au développement des services sans passer par les industries. C’est une erreur majeure. Cela ne s’est jamais fait dans l’histoire du monde. »

Ça tombe bien : l’industrialisation de l’Afrique figure parmi les priorités d’Akinwumi Adesina, le patron de la BAD.
Reste une question : cette convergence de vues entre les deux économistes permettra-t-elle de renforcer la coopération entre leurs institutions ou, au contraire, accentuera-t-elle la compétition entre elles ?
Par Jeune Afrique