Italie : la discrète prostitution rurale en plein essor

La prostitution en rase campagne, à l’écart des grands axes, est en pleine expansion. Quarante pour cent des filles sont d’origine africaine. Et presque toutes sous la coupe de réseaux mafieux. 

Sous son ombrelle, assise sur une chaise pliante, Princess dissimule une partie de son visage mais expose sans pudeur ses longues jambes nues. Lorsqu’une voiture freine à proximité, elle lance : « Eh toi, viens ici ! » Nous sommes tout près de Pérouse, sur la Strada provinciale SP170, qui serpente entre des collines encore vertes malgré la canicule. Sur les hauteurs, de vieilles forteresses et quelques clochers cernés de cyprès rappellent qu’on est au cœur d’une région historique, l’Ombrie, qui attire chaque année des cohortes de touristes.
« Avec les beaux jours, les clients ne manquent pas, pavoise Princess. Il y a de tout, beaucoup de camionneurs, parfois des jeunes et même des étrangers. » Cette jeune Nigériane arrivée clandestinement par bateau via la Libye semble déjà marquée par les années. Le prix de la passe ? Entre 50 et 150 euros. Son lieu ? Là, derrière un bosquet, sur un édredon jeté à même le sol.
Une importante vague d’immigration
Depuis dix ans, avec l’arrivée massive de sans-papiers sur les côtes siciliennes, cette prostitution à la fois africaine et rurale a pris de l’ampleur. Selon l’Institut interrégional de recherche des Nations unies sur la criminalité et la justice (Unicri), dont le siège est à Turin, l’Italie comptait en 2010 environ 25 000 prostituées, dont 40 % d’origine africaine : Nigeria, Liberia, Ghana… Les travaux en cours sur l’autoroute Rome-Bologne obligent les routiers à emprunter cette déviation à l’écart des grands axes.
Parfois, un semi-remorque se gare sur le bas-côté, près d’une chaise vide. Inutile de se demander pourquoi. « La prostitution en rase campagne est assez commune en Italie, précise le procureur turinois Fabrizio Alessandria. Comme la loi interdit la prostitution en réunion, autrement dit dans une “maison” spécialisée, nombre de femmes vendent leurs charmes au bord des routes. »
Le long de la Strada provinciale, tous les kilomètres ou presque, on tombe donc sur de jeunes Africaines allant souvent par deux. La plupart se connaissent, certaines ont traversé la Méditerranée sur le même bateau. À l’arrivée, des proxénètes les attendaient… En échange de leurs coupables activités, on leur a fait miroiter un appartement et de quoi subsister.
Une répression peu aisée
La prostitution était légale en Italie jusqu’en 1958. Depuis, le proxénétisme est sévèrement puni par la loi. « Entre trois ans et douze ans de réclusion, précise le procureur. Les femmes conservent en revanche le droit de se prostituer, mais uniquement chez elles et de manière volontaire. Pour ce qui les concerne, les clients sont passibles d’une amende de 450 euros. »
Problème : ils se font rarement pincer, en dépit des patrouilles des carabinieri du Nucleo Operativo Radiomobile, dont les Alpha Romeo noires zébrées de rouge sillonnent les routes pour tenter de faire appliquer la loi 181 du 21 mai 2015, qui interdit le racolage sur la voie publique. En général, les filles sont simplement invitées à quitter les lieux ou sont raccompagnées chez elles par les carabiniers, sans poursuites judiciaires.
Ni vu ni connu !
« Un nouveau phénomène se développe depuis peu, précise la commissaire Marika Viscovo, spécialiste des questions migratoires. Prises en charge par des réseaux mafieux très bien organisés, la plupart des filles ont des papiers en règle. Soit elles bénéficient de l’asile politique, soit elles ont une carte de résident. Et, quand on les arrête, elles collaborent très rarement parce qu’elles sont soumises à un chantage. » Pour les dissuader de parler, les proxénètes les menacent en effet d’informer leurs familles restées au pays de la nature de leurs activités.
La plupart ont appris à repérer les policiers de loin. Par portable, elles préviennent alors leurs collègues de l’arrivée imminente d’une patrouille. Celles-ci plient bagage et s’évanouissent dans la nature tandis que le camion redémarre. « Senza che si sappia », rigole Princess. Autrement dit : « Ni vu ni connu ! »
Par Jeune Afrique