A Nairobi, le jour où Mark Zuckerberg a vu son rêve africain se briser

Maquette du satellite AMOS-6.

Jeudi 1er septembre à Nairobi, en fin de matinée. Une ambiance décontractée règne dans le Pete’s Coffee, la petite cafétéria située au rez-de-chaussée d’iHub, un espace dédié aux technologies bien connu des Kényans. Quelques free lance viennent y travailler en sirotant un cappuccino. Sur la terrasse, deux développeurs, devant une feuille A5 recouverte de schémas, discutent design et expérience utilisateur. Assis en face de moi, Jimmy Gitonga, l’ancien manager d’iHub, me raconte l’histoire de la Silicon Savannah. Plongés dans notre entretien, nous tardons à prendre conscience que le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg en personne, vient d’arriver dans le hall central du bâtiment pour une visite surprise.

Trois jours après avoir été reçu triomphalement par la communauté de l’incubateur Co-Creation Hub situé dans le quartier de Yaba, le cœur de la scène start-up de Lagos, Mark Zuckerberg arrive à Nairobi, la seconde étape de son premier voyage sur le continent africain. Un périple pas complètement inattendu : alors que les marchés occidentaux arrivent à saturation et que, en Asie, la Chine continue d’interdire l’accès à Facebook sur son territoire, Mark Zuckerberg sait que la croissance de sa société passe par le développement du marché africain. Rien qu’au Nigeria, il compte déjà près de 17 millions « d’amis » inscrits sur son réseau social, sur une population de près de 180 millions.

Tuile solaire et routeur portable

Au second étage, tous se pressent lorsque Mark Zuckerberg passe une tête dans le FabLab, le GearBox, où plusieurs prototypes de projets hardware lui sont présentés : la tuile solaire produite par Strauss Energy, une start-up de l’énergie – primée à Johannesburg quelques jours plus tôt lors de la compétition DEMO Africa ; ou le compteur intelligent de Paygo Energy, qui permet aux ménages de s’approvisionner en gaz par petits volumes, via paiement mobile.

Le fondateur de Facebook s’arrête ensuite dans les locaux de la start-up BRCK où il discute avec l’un des fondateurs, Erik Hersman, à l’origine de la création d’iHub et de la célèbre plateforme Ushahidi de cartographie participative (crowdmapping). Conçu au Kenya et commercialisé depuis 2014, BRCK est un routeur portable vendu dans une cinquantaine de pays émergents.

Mark Zuckerberg découvre ce petit modem surpuissant qui est utilisé dans les écoles, les hôpitaux, les petits commerces et par les particuliers. Il s’agit de garantir un accès à Internet dans des villages reculés et des zones urbaines oubliées comme les bidonvilles de Nairobi. Une vision pragmatique aux antipodes du grand rêve stratosphérique de Mark Zuckerberg : celui de connecter l’Afrique et son milliard d’habitants à travers les étoiles.

AMOS-6, un satellite crucial pour Facebook


Mark Zuckerberg visite l’iHub de Nairobi, au Kenya, le 1er septembre 2016.
Le 5 octobre 2015, l’homme aux 1,7 milliard d’amis annonçait sa volonté de connecter l’Afrique depuis le ciel grâce à son projet Internet.org, en utilisant le satellite AMOS-6, développé en partenariat avec le français Eutelsat. Destiné à couvrir une dizaine de pays africains, AMOS-6 doit déployer une large bande passante à travers deux piliers : d’une part le projet Express Wi-Fi qui vise à fournir un accès Internet à très haut débit dans les zones difficiles d’accès. D’autre part en favorisant la montée en puissance du projet Internet.org, initiative qui propose un Internet entièrement gratuit mais limité à un nombre de sites Internet consultables à travers l’application Free Basics.

Lorsque Mark Zuckerberg quitte l’iHub en début d’après-midi dans un 4X4 noir aux vitres fumées, c’est pour aller déjeuner avec le ministre des nouvelles technologies autour d’un tilapia frit, une spécialité locale. Au même moment, à Cap Canaveral, en Floride, la mise sur orbite du satellite AMOS-6 est imminente. Le satellite de 5,5 tonnes doit être transporté dans une fusée Falcon 9 produite par l’américain Space X. Jusqu’au lancement, le secret était total, même si Erik Hersman raconte : « durant sa visite, Mark Zuckerberg et son staff ont emprunté mon bureau. Ils se sont isolés un moment. On les a observés à travers la porte vitrée, on sentait bien qu’un évènement important était en gestation. »

Trois ans pour un nouveau satellite

La suite se répand sur la toile comme une traînée de poudre : au lieu de rejoindre les étoiles, la fusée de SpaceX se transforme en boule de feu sur son pas de tir dans une explosion spectaculaire. Faisant voler en éclats une partie des espoirs africains de Mark Zuckerberg lequel, toujours à Nairobi, annonce sur son profil Facebook la perte du précieux satellite AMOS-6, dont le coût est estimé à 200 millions de dollars. Selon les concepteurs d’AMOS-6, au moins trois années seront nécessaires pour assembler un nouveau satellite de puissance comparable.

Mark Zuckerberg quitte finalement Nairobi en fin de journée, à la grande déception des jeunes geeks kenyans. Un départ précipité par la catastrophe de Cap Canaveral ? Possible. D’autant plus que le patron de Facebook a quitté Nairobi sans avoir pris le temps, comme il l’avait fait à Lagos la veille, de rendre visite à l’antenne locale de l’école de code Andela, dans laquelle il a investi 24 millions de dollars. « Si cette fusée n’avait pas explosé, Zuckerberg aurait prolongé son séjour pour annoncer depuis Nairobi la mise sur orbite du satellite, lors d’une session de questions-réponses sur Facebook Live », parie un des membres d’iHub.
Samir Abdelkrim, entrepreneur et consultant avec StartupBRICS. com, un blog sur l’innovation dans les pays émergents, est chroniqueur tech pour Le Monde Afrique. Depuis 2014, il décrypte les écosystèmes start-up africains avec #TECHAfrique : vingt pays d’Afrique explorés et des centaines d’entrepreneurs rencontrés.
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