Au Cameroun, les anglophones en ont « marre ». Les raisons de la colère

Arme du français face à l'anglais, la Francophonie, réunie en sommet samedi et dimanche à Madagascar, connaît au moins un cas à part avec le Cameroun, pays bilingue comme le Canada mais où c'est la minorité
anglophone qui se plaint d'être mise à l'écart par les francophones.
« On en a marre d’être vos sous-citoyens! », s’exaspère un anglophone, s’adressant à un francophone sur un forum pour journalistes, dans ce pays africain où le français et l’anglais sont les deux langues officielles reconnues par la Constitution.
Les frustrations des anglophones (environ 20% des 22 millions d’habitants) ont dégénéré en violences lundi et mardi dans les rues de Bamenda, chef-lieu du Nord-Ouest proche du Nigeria, une des deux régions anglophones sur dix au total.
Manifestants et forces de sécurité se sont violemment affrontés, en marge d’une grève des enseignants anglophones contre le recrutement de francophones. Trois personnes ont été tuées, dont deux par balles, selon le Social democratic front (SDF), principal parti d’opposition à dominante anglophone. Le gouvernement a évoqué un mort, imputant la responsabilité aux manifestants.
Jeunes pour la plupart, les manifestants dénonçaient plus largement la marginalisation des anglophones, exigeant le retour au fédéralisme.
La semaine dernière, les avocats anglophones ont également fait grève pour demander dans leurs régions l’application de la +common law+ (système juridique anglo-saxon basé sur la jurisprudence) et non seulement du droit romain, ou des codes napoléoniens écrits.
Les anglophones « sont marginalisés », proclame Joshua Osih, député originaire d’une région anglophone et vice-président du SDF.
« Depuis 1961 (année à laquelle anglophones et francophones ont accepté de faire partie d’un seul pays), il n’y a jamais eu de ministres des Finances, de l?Économie, de la Défense, de l’Intérieur ou de secrétaire général à la présidence anglophone », assure-t-il.
– Annexion –
« Au lieu de rédiger les documents (officiels) dans les deux langues, ils sont conçus en français et sont généralement traduits en anglais », la traduction accusant parfois beaucoup de retard, déplore Joshua Osih. Un reproche formulé au nouveau code pénal entré en vigueur en juillet dernier.
« Il n’y a aucun problème anglophone au Cameroun. Les anglophones ne sont pas marginalisés au Cameroun », a réagi dans un entretien à la radio d’État Paul Atanga Nji, anglophone, ministre chargé de mission à la présidence.
« Le président Paul Biya, depuis 1982 (date de son accession au pouvoir), a plutôt accordé aux anglophones un traitement préférentiel », assure-t-il.
Les autorités vantent régulièrement la réalité du bilinguisme, avec l’ouverture d’établissements scolaires bilingues anglais/français. Le pays est à la fois membre de la Francophonie et du Commonwealth.
A la télévision d’État CRTV, certaines éditions du journal télévisé mêlent l’anglais et le français en alternance, mais globalement le français domine dans les programmes de la chaîne.
Les anglophones se plaignent aussi de ne pas voir la couleur de l’argent des ressources exploitées chez eux, à commencer par le pétrole. Située à Limbé (sud-ouest anglophone), la Société nationale de raffinage (Sonara) est toujours dirigée par un francophone.
La question anglophone trouve ses origine dans l’histoire tumultueuse du pays. Ex-colonie allemande, le territoire camerounais sera divisé en deux par la Société des Nations au terme de la Première guerre mondiale (1914-18): une partie sous la tutelle française et une autre, proche du Nigeria, sous mandat britannique.
En 1960, le Cameroun sous tutelle français accède à l’indépendance. Un an après, les Nations unies organisent un référendum chez les anglophones. Ceux du nord décideront de se rattacher au Nigeria voisin alors que ceux du sud resteront au Cameroun, mais insisteront pour conserver le système juridique et le système éducatif hérités de la Grande-Bretagne.
Le fédéralisme est alors instauré dans le pays entre 1961 et 1972, mais le premier président Ahmadou Ahidjo proclame la République unie en 1972. « Une annexion », accuse Joshua Osih.
D’autres anglophones prônent la partition du pays. Une organisation sécessionniste existe depuis.
« Ces exigences (…) ne sauraient trouver d?écho favorable », répond dans une déclaration à la presse Issa Tchiroma Bakary, porte-parole du gouvernement et ministre de la Communication, qui défend « l?intégrité territoriale de la Nation, le caractère indivisible de l?État, le bilinguisme institué par la Constitution ».
Source: Jeuneafrique.com