AUTOBIOGRAPHIQUE-Jean-Paul POUGALA :IL Y A 25 ANS, JE FUYAIS LE CANADA, PAS FAIT POUR MOI

IL Y A 25 ANS, JE FUYAIS LE CANADA, PAS FAIT POUR MOI
(Journal Intime du mardi 05 Février 1991 extrait du livre autobiographique en italien "In fuga dalle tenebre"
de Jean-Paul Pougala, Einaudi 2007)
Cet après midi, j’ai visité la ferme-usine de la famille Tremblay. Monsieur Tremblay, le grand patriarche a été très gentil de m’accueillir dans son usine. Tous ses employés ont été très enthousiastes de parler avec moi. Chacun a donné le maximum de lui-même pour m’expliquer sa tache dans la manufacture. Au final, je sais ce soir comment produire la tomate et la transformer en conserves de tomates. Je suis très content de ma journée qui avait commencé avec un voyage à Windsor et une excursion à la ville américaine de Detroit dans l’Etat du Michigan qui est juste en face, séparée par un simple pont.
Mais ce soir, je suis parcouru par un malaise. C’est un vrai paradoxe. Tout ce que j’ai vu et appris cet après midi est très positif pour moi-même, mais j’ai pu aussi apprendre par là de m’être trompé. Je me suis rendu compte cet après midi de m’être trompé de m’exiler au Canada. Je ne savais pas que produire la tomate était si facile. En seulement 3 mois on a la récolte et le processus agro-industriel complet est si simple. Je ne pensais pas un seul instant qu’une usine de conserve de tomate était vraiment un jeu d’enfant. Monsieur Tremblay croyait bien faire, mais il m’a dit une phrase qui m’a tué dedans, qui m’a assommé. Il a dit :
« Depuis 2 siècles, ma famille s’est enrichie grâce à cette usine, au milieu de cette plantation qui n’a malheureusement qu’une seule récolte par an à cause de nos 6 à 9 mois de neige chaque année. Depuis que tu es avec nous, je ne cesse de me demander comment nous serions devenus riches si nous étions en Afrique et non au Canada, si au lieu d’une seule récolte de tomate par an, nous pouvions avoir même juste 2 ou 3. Vraiment, vous avez de la chance en Afrique ».
J’ai souri à ses propos. Mais pendant qu’il continuait de parler, je ne l’écoutais plus. Ma tête était ailleurs. Je venais de comprendre combien j’étais stupide de fuir l’Afrique pour l’Italie et maintenant, le Canada, pour venir chercher la gloire, laissant derrière moi au Cameroun, la vraie richesse : ces 12 mois de soleil.
Ce soir, je suis malade, malade dans la tête. Je me pose et repose la même question : Pourquoi suis-je venu sur la terre si c’est pour me mettre au service des gens plus puissants, qui ont écrit leur propre histoire industrielle comme les Tremblay, fuyant mon rôle de protagoniste chez moi au Cameroun ? Le Canada est plus beau que le Cameroun, le Canada est plus riche que le Cameroun. Mais au fond, c’est quoi être beau ? Est-ce que toute cette neige est la beauté ? est-ce que tout ce froid est la beauté ? Le Canada n’est pas riche parce que la nature ici est riche, mais parce que des humains ont su transformer la nature en richesse. Et si je fuis le Cameroun pour venir là où les autres hommes ont déjà façonné la nature, qui donc va le faire au Cameroun à ma place ? Si tous les canadiens avaient fui leur pays pour aller se réfugier en Europe plus développée, qui donc serait resté ici pour développer ce pays ?
Non, le Canada n’est pas pour moi. Le Canada n’est pas pour un Africain ambitieux. Le Canada est l’idéale pour un africain médiocre qui n’attend rien de la vie et qui n’a aucune autre ambition que de pousser le chariot de supermarché à la fin de la semaine pleine de choses inutiles, laissant ainsi dans ce pays tout ce qu’il a gagné durant la semaine. Le Canada c’est bon pour les africains sans vision, sans passion pour la curiosité de ce que nous réserve le futur. Le Canada c’est bien pour les africains qui veulent entrer dans les rangs, s’effacer devant la normalité du patron blanc. Moi j’ai besoin d’oxygène, moi j’ai besoin de souffle. J’ai besoin de liberté. J’ai besoin de voler haut, plus haut que l’oiseau. J’ai besoin de sentir que j’existe à travers des actions décidées par moi-même. J’ai besoin de vivre. Dans ce pays, je commence à me sentir en prison. Ici, je suis en enfer. Chaque individu est bien là où sont ses semblables. Mes semblables ne sont pas ici. Je ne veux pas passer ma vie à faire partie de la minorité. Je ne veux pas passer ma vie à me justifier sans cesse d’avoir frappé à la porte du Canada. Ce soir, j’ai envie d’être là où je n’ai pas besoin de me présenter. J’ai besoin d’être là où personne ne ma demandera d’où je viens. J’ai envie d’être au Cameroun. Il faut souvent avoir le courage de reconnaitre qu’on s’est trompé. Oui, je me suis trompé le jour où j’ai fait la demande d’immigrer au Canada. Et pourtant les va-et-vient de Perugia à Rome pour l’ambassade du Canada, les interviews, les doubles interviews avec succès me semblaient comme une conquête, un pas en avant, une évolution.
Être accepté de partir pour le Canada, quelle chance ! Quelle chance ! je m’étais écrié deux fois, lorsque l’année dernière, on m’a mis mon précieux visa sur mon passeport. En me tendant mon passeport avec le visa canadien, l’officier canadien à Rome m’avait dit : « après 2 ans vous pourrez avoir votre passeport canadien ». Cette phrase me semblait un vrai bonus à cet univers qui me souriait.
Mais ce soir, je comprends que mon avenir est chez moi et non chez les autres et non ailleurs. Ce soir, je veux être industriel comme les Tremblay et non travailler dans l’industrie. Ce soir, je veux être quelqu’un et non travailler pour qu’un ou être à l’ombre de quelqu’un. Ce mardi 5 février 1991, il est 22 :45 j’ai fini avec le Canada. J’ai fini avec l’errance. J’ai fini avec le froid. Je rentre chez moi. Je rentre définitivement au Cameroun dès que je peux. Je veux la chaleur suffocante de Douala en cette période de l’année. Je veux la poussière des rues de Bafoussam en février. Je veux la boue des routes des collines de Nkongsamba en saison des pluies. Je veux le chez moi. Je veux mon pays. Je veux le Cameroun. Le Cameroun, mon beau pays. Comment ai-je pu te trahir pour ce pays si froid ? Mon cher Cameroun, j’arrive. Toi et moi pour toujours.
Jean-Paul Pougala
Stoney-Point, Ontario Canada
Mardi le 5 février 1991
Récit Extrait du livre autobiographique en italien « In Fuga dalle Tenebre » (En Fuyant les ténèbres), Italie 2007 Einaudi
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EPILOGUE
25 ans après, non seulement je suis devenu un industriel, mais aussi, à travers a formation Rinvindaf de janvier 2014 à décembre 2016, j'ai tendu la main à 2500 jeunes africains pour qu'ils fassent comme moi : devenir industriel en Afrique. En 2017, je vais tendre la main aux enfants de 10 à 15 ans afin que très tôt, ils aient le bon reflexe de voir la plupart des problèmes de leur environnement lié à la misère, comme des opportunités d'affaires pour un industriel en herbe.
www.iegeducation.com 25/11/2016