Pourquoi les start-up africaines francophones ne décollent pas ?

En tant que founder d’une start-up née et évoluant en Afrique francophone, aborder ce sujet est délicat. Délicat car, ce qu’un tel titre laisse entendre, c’est que notre start-up, comme de nombreuses autres, a du
mal à décoller. Ce qui est pourtant en partie vrai. Peu sont ceux qui accepteront de le reconnaître. La vérité est qu’il est beaucoup plus difficile qu’on le croit de faire croître (scale) une start-up. Être déterminé, avoir la volonté et les capacités ne suffisent pas.

Nombreuses sont pourtant les théories pour ce faire. Faites un tour dans les conférences sur l’Entrepreneuriat et vous entendrez mille et un conseils pour “faire de sa start-up un succès”.

Passionné du sujet, il ne se passe pas un seul jour sans que je ne m’imprègne d’un article, d’une vidéo ou de quelque autre type de contenus sur les start-up d’ici ou d’ailleurs. J’ai même la chance d’échanger avec des founders de start-up du monde entier. Le fait est qu’il y a un véritable gap entre la théorie et la réalité, et de très grandes différences entre les start-up de l’Occident et celles d’Afrique, qu’elles soient francophones ou anglophones.

Créer une start-up n’est pas le challenge. Il n’y a rien de plus facile que cela. Ce ne sont ni les idées, ni les besoins qui manquent. Le véritable challenge est de faire grandir la start-up créée, l’amener du niveau 0 au niveau 1, puis de 1 à 10, et de 10 à 100. C’est ainsi qu’on mesure le succès d’une start-up : par sa capacité à croître rapidement, et non par son chiffre d’affaire, les concours remportés ou la notoriété dont elle jouit dans les médias internationaux.

Si l’on nous demandait de citer 10 start-up africaines francophones dont la croissance suit la logique ci-dessus, nous aurons du mal (je vous mets au défi de le faire). Or, s’il fallait en citer 50, sans s’attarder sur ces critères, cela serait réglé en quelques minutes. L’on citerait les start-up qui ont remporté des prix et concours et celles qui sont connues des médias d’ici et d’ailleurs. Cela veut-il pour autant dire qu’elles se portent bien ? Non! Pourquoi?

Puisque, pour des raisons évidentes, la question m’intéresse, j’ai essayé de dresser une liste, non exhaustive, de 5 choses qui, selon moi, empêchent les start-up africaines francophones de décoller comme il se doit.

1- Les écosystèmes ne sont pas assez intégrés


Une start-up est le produit d’un écosystème. Rien, dans ce monde, n’existe en vase clos. Les écosystèmes les plus forts et les plus intégrés donnent naissance aux meilleurs produits car, tel qu’il est IMPOSSIBLE de lancer seul une boîte et réussir, il est impossible qu’une start-up, sans contact avec d’autres, devienne un succès. Les start-up ont besoin d’un écosystème, et l’écosystème, d’elles.

Or, ce que nous voyons dans les écosystèmes africains francophones, c’est du chacun pour soi, Dieu pour personne. Oublions un instant les événements autour de l’Entrepreneuriat où l’on feint d’être une famille. La réalité est qu’on voit la start-up de l’autre comme un concurrent, quand bien même on ne serait pas dans le même secteur. Parce qu’on craint qu’il réussisse avant nous, l’on essaye d’entacher ses succès en faisant parfois courir de fausses rumeurs à son sujet, notamment sur la provenance de son capital. C’est une conséquence de notre système éducatif où, parce qu’il faut un premier de la classe, on est prêt à tout, quitte à piétiner les autres, pour atteindre la première marche.

En Afrique francophone, l’on ne connait pas encore la valeur du travail en équipe. L’individu a la précellence sur l’équipe, et la start-up, sur l’écosystème. Or, ce qu’on voit ailleurs, ce sont des start-up qui travaillent de concert, même lorsqu’il y a des chances qu’elles soient concurrentes. Nous avons les exemples de la French Tech et The Family en France, la Silicon Valley et Y Combinator aux Etats-Unis, pour ne citer que celles-là, où les start-up appartenant à ces écosystèmes apprennent à compter les unes sur les autres.

On utilise les solutions des start-up de l’écosystème afin de grandir ensemble. En Afrique, c’est le contraire. On essaye plutôt de faire ce que l’autre fait déjà au lieu de se concentrer sur son cœur de métier. L’on veut absolument être le seul gagnant. Ajouté à cela le manque de véritables mentors, les entreprises qui n’ont aucun scrupule lorsqu’il s’agit de s’approprier les idées des jeunes start-up, et les médias qui, en échange de quelques sous, sont prêts à écrire des articles dithyrambiques et mensongers, et on a le cocktail qui fait nos écosystèmes en Afrique francophone.
A Kusoma Group, nous essayons du mieux que possible de travailler avec d’autres start-up africaines. L’une de nos solutions de paiement est Paydunya; nous utilisons Botamp pour automatiser certaines de nos actions; Paps App se charge de la livraison de nos livres physiques, et Pikiz permettra bientôt à nos éditeurs et auteurs indépendants de concevoir eux-mêmes les couvertures de leurs livres. Nous grandissons ainsi ensemble, comme l’a fait la Paypal Mafia.

2- L’on pense trop local, et très peu global


Il n’y a rien de mal dans le fait de s’attaquer à des problèmes locaux et de limiter son action à une cible locale. De nombreuses start-up à succès ont commencé ainsi. Il n’y a donc rien de mal en cela. Sauf qu’une start-up est appelée à grandir. Elle ne peut pas continuer à servir inlassablement une seule communauté. Une boutique peut approvisionner un seul quartier durant des décennies, pas une start-up. Il faut qu’elle déploie ses ailes et aille servir d’autres communautés. Souvenez-vous qu’elle doit passer de 0 à 1, puis de 1 à 10, et de 10 à 100.

Or, le fait que certaines start-up ait été pensées pour le contexte local, limite leur champ d’action et empêche qu’elles connaissent un succès lorsque le contexte change. Prenons l’exemple d’une start-up qui se serait donnée pour mission de permettre aux étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), grâce à une solution ingénieuse, de se restaurer convenablement, parce qu’elle aurait constaté que c’est une gageure pour l’étudiant de prendre ses trois repas dans les temps.

Supposons que cette start-up y arrive et qu’elle ait envie de grandir, toucher d’autres pays. Il faudrait que les étudiants des pays en question soient dans le même cas que ceux de Dakar, qu’ils rencontrent le même problème, pour que cela soit possible; dans le cas contraire, cette start-up devra soit changer de cible, soit changer son offre, donc, naturellement, son Business Model. Or, l’un ou l’autre de ces changements suppose un retour au niveau 0.

C’est ce qui se passe avec de nombreuses start-up africaines. Leurs solutions et leurs business models ne sont pas réplicables lorsqu’ils marchent. Elles n’ont d’autres choix que de demeurer des business locaux et, parfois, n’être que des start-up zombies, c’est-à-dire entre la vie et la mort.

La solution est de penser global dès le départ, mais commencer par le local. Il faut se demander si le problème auquel l’on s’attaque est rencontré ailleurs, car certains problèmes ne sont pas suffisamment conséquents pour donner naissance à des start-up, dans le vrai sens du terme. Disons-le encore une fois : on appelle aujourd’hui tout et n’importe quoi une start-up.

3- Manque de ressources humaines idoines


Une start-up, c’est avant tout une équipe. Pas une personne. Pas son founder, mais une équipe, c’est-à-dire un ensemble de personnes, de compétences, réunies autour d’une même vision, d’une même mission, d’un même objectif. Il est facile de trouver des salariés, des personnes auxquelles l’on dit quoi faire et qui le font, mais difficile de trouver les ressources humaines dont a besoin une start-up, qui plus est en early stage, c’est-à-dire qui n’a pas d’argent.