Cameroun: La commission sur le bilinguisme et le multilatéralisme de Paul Biya. Programmée pour échouer? L’analyse de franck Essi secrétaire général du CPP


L' analyse de Franck Essi, secrétaire général du CPP,  de la création de la commission sur le bilinguisme et le multilatréalisme crée par Mr Paul Biya. Cette analyse aux côtés d'autres avis ce jour
dans le Quotidien Emergence.
 
Quotidien Emergence : Quelle analyse faites-vous d'entrée de jeu de la création de cette commission?
Franck Essi : L’entrée en jeu de cette commission participe d’une volonté de ne pas répondre de manière directe et concrète aux problèmes sectoriels et politiques posés par les avocats et les enseignants anglophones. Elle est conforme à l’approche traditionnelle de ce Gouvernement qui consiste à apporter des fausses solutions, des mesurettes et ou des demi-mesures à des problèmes précis mis sur la table.
C’est une fuite en avant. Elle ne doit pas nous leurrer et encore moins occulter l’échec des pseudo-négociations engagées par le Gouvernement, les arrestations illégales des leaders, la coupure d’internet dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les menaces du MINPOSTEL et les atteintes graves du Conseil National de la communication à la liberté de la presse et d’expression. Autant d’actions graves qui remettent en cause la légitimité de ce Gouvernement aux yeux des citoyens.
En effet, quel crédit peut-on accorder à un Gouvernement qui, au lieu de d’écouter, s’amender et résoudre les problèmes, utilise la violence comme moyen de mettre fin à une crise ?

Quotidien Emergence : La naissance de cette commission peut-elle constituer un préalable à la résolution du conflit?
Franck Essi : Cette commission n’est en aucune manière un préalable à la résolution du conflit. Et pour cause, elle ne correspond pas aux préalables posés par les avocats et enseignants tels que la libération des personnes interpellées, des sanctions contre les forces de l’ordre coupables d’exactions et l’application effective des premiers points d’accord définis lors du dialogue.
Par ailleurs, il est important de noter qu’aucune commission dans ce pays n’a jamais eu le moindre impact ou influence sur la gouvernance. Il y a un conseil national de la décentralisation sans que 21 ans après la proclamation de l’Etat unitaire décentralisé, on ait avancé véritablement sur ce chantier. La Commission nationale anti-corruption a été mise en place sans aucun effet significatif sur le phénomène de la corruption. De nombreuses commissions ont été créées suites à des drames ou des scandales mais, jusqu’à ce jour, aucun compte rendu au Peuple n’a été fait et plus grave, aucune mesure significative et corrective n’a été prise.
Cette commission, dans le contexte actuel ne constitue pas une réponse appropriée qui permettrait de résoudre la crise qui s’aggrave et s’approfondie dans les régions du Nord – Ouest et du Sud – Ouest. Cette crise est politique, institutionnelle voire constitutionnelle. Elle révèle l’échec d’un Gouvernement qui n’a pas su mettre en œuvre de manière satisfaisante la Constitution qu’il s’est donné en 1996. Elle remet sur la table un contentieux politique et historique, né d’une union faite sur des bases fragiles et dont les termes, bien que déjà contestés, ont été progressivement piétinés au fil des ans, au point d’aboutir à l’explosion d’un sentiment de marginalisation ressenti par une frange significative de la population camerounaise.

Quotidien Emergence : On constate en lisant le décret que ladite commission va émettre des rapports destinés au président de la République. N'y a-t-il pas à craindre que ces rapports connaissent la même destinée que d'autres émanant par exemple de la Conac, du Consupe, de la chambre des comptes dont on ne sait jamais ce qu'on en fait?
Franck Essi : Les mêmes causes produisent les mêmes effets. On ne construit pas une société en or avec des individus en plomb. Les lions ne font pas des chats. Plus que jamais, l’assertion selon laquelle lorsque l’on veut enterrer un problème, on crée une commission est vraie pour le Cameroun.
Rien de nouveau ne peut être attendu de cette institution. A titre de rappel, il existe un programme national de formation bilingue rattaché à la Présidence de la République dont on ne connait ni les résultats et encore moins l’utilité réelle. Sinon, pourquoi aurait-on créé une nouvelle commission ?
Le problème est plus profond. Il est lié à un système de gouvernance fondamentalement centralisé, méprisant à l’égard des populations, inefficace et incapable de se reformer. On ne peut pas soigner le cancer avec les recettes utilisées pour traiter la fièvre. Il faut changer le système de gouvernance. Pour changer ce système de gouvernance, le premier pas consiste à changer les gouvernants.
Quotidien Emergence : Maintenant, on attend la désignation des membres de cette commission. Quel peut-être le bon profil pour y siéger?
Franck Essi : D’autre part, il est utile de rappeler que Mr Biya, depuis son accession à la fonction de Président de la République a nommé 34 gouvernements et utilisé 299 personnalités aux fonctions de Ministres. Si les mêmes tares persistent des décennies après, cela signifie deux choses au moins.
Premièrement, le système est mauvais. Peu importe les personnalités, talentueuses ou pas, qui sont nommées ; ce système n’arrive pas à tenir ses engagements vis-à-vis des populations.
Deuxièmement, le chef de ce système est incapable de le reformer. Dès lors, pour cette commission mixte, l’enjeu n’est pas qui sera nommé. Car peu importe leurs profils et leurs compétences, ils se heurteront toujours au siège de l’inertie et de l’impunité qu’est la Présidence de la République.

Quotidien Emergence : Au final, est-ce une commission programmée pour échouer?
Franck Essi : Dans l’environnement politico – institutionnel actuel, cette commission est condamnée à l’échec. La condition pour que nous puissions connaitre un renouveau de la gouvernance est le changement des acteurs du système et le démantèlement de leur ordre politique.
Ce régime est épuisé. Il ne tient que par la répression, la corruption et la manipulation du sentiment tribal. On ne peut plus rien attendre de ce dernier. Tout ce qu’il pouvait offrir est connu et largement insuffisant. Le Cameroun a urgemment besoin de tourner la page.
Cette nouvelle page doit s’écrire à travers un processus de transition politique qui mette en place de nouvelles institutions garantissant le pouvoir du peuple sur ceux qui sont sensés le représenter.
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Tout le reste n’est que rafistolage sans lendemains historiques ni grandes conséquences sur le cours des choses.

Franck Essi  
secrétaire général du CPP