Chronique: Cède le trône aux hommes justes ! Quelles qualités faut-il, donc, pour être un bon leader politique, en Afrique, aujourd’hui ?

Cède le trône aux hommes justes !

Lorsque Cheikh Hamidou Kane dit qu’il n’y a pas plus démocratique que le système politique en vigueur dans
l’Empire du Wassoulou, on peut le croire.

Nous voici donc à la saison des vœux ! Rien qu’en pensant à la RDC ou à la Gambie, l’on se dit que cela n’en finira pas. Et toutes ces crises tiennent, encore une fois, au leadership. Quelles qualités faut-il, donc, pour être un bon leader politique, en Afrique, aujourd’hui ?
En dépit de ce qui se dit et se prescrit à la ronde, il n’y a pas, au fond, de modèle universel, même si certaines de ces qualités peuvent se retrouver partout, chez tous. Figurez-vous que l’hymne de l’Empire du Wassoulou, que nous évoquions ici, la semaine dernière, énumère, simplement, les qualités, pour mériter la confiance du peuple. Il y était ouvertement recommandé, au « Fama », d’abdiquer, au cas où l’une ou l’autre de ces qualités viendrait à lui manquer. Cet empire se situait à la fin du XIXe siècle. Mais, il suffit de reprendre ces qualités, les unes après les autres, pour voir comme elles suffiraient, aujourd’hui encore, à faire un leader de qualité, surtout en Afrique. A vous les strophes de l’hymne, et nous, nous tenterons de les décrypter.
Allons-y donc : « Si tu ne peux organiser, diriger et défendre le pays de tes pères, fais appel aux hommes plus valeureux ».
Organiser, diriger et défendre. Cela semble bien simple. Mais il suffit parfois d’observer le fonctionnement du pouvoir, dans certains Etats, pour réaliser que ces régimes baignent corps et âme dans l’improvisation. Ce n’est, d’ailleurs, pas toujours la faute des seuls dirigeants. Dans les pays bien organisés, une bonne administration est là pour suppléer aux lacunes ou à l’amateurisme des nouveaux dirigeants. Sauf que l’opposition, dans la plupart des Etats d’Afrique francophone, est acculée à une certaine précarité, au point qu’elle n’a aucune occasion d’apprendre à diriger. Lorsque l’on parle de Shadow cabinet, en Angleterre, c’est une organisation, qui oblige l’opposition à avoir, dans tous les domaines de la vie nationale, l’équivalent d’un ministère, afin de connaître les dossiers, à peu près autant que les vrais ministres. Une bonne opposition doit avoir ses spécialistes de la santé, de l’éducation, de l’agriculture, de l’industrie, etc. Et ces spécialistes travaillent ! Tout comme le leader de l’opposition, qui suit et coordonne leurs travaux. Regardez comment, dans un débat de second tour de la présidentielle, en France, chaque candidat peut répondre à toutes les questions, dans tous les domaines, sur le nucléaire comme sur la santé, sur l’apprentissage, comme sur l’industrie !
En Afrique, dans certains pays africains, on a parfois la désagréable impression que les opposants attendent juste d’arracher le pouvoir « aux autres » pour, d’abord, prendre possession de la bourse, de l’argent, avant de se demander quoi faire pour le reste.
Même lorsque le parti d’opposition arrivant aux affaires est un parti d’intellectuels, cela ne suffit pas pour savoir organiser et diriger, encore moins pour défendre. Nous connaissons tous des cas où, à la première difficulté, l’Etat, entre les mains de ces intellectuels, s’est effondré ; des cas même où le pays a vite sombré dans la guerre civile, alors qu’il aurait simplement suffi d’engager le dialogue avec les contestataires.
L’hymne dit, ensuite : « Si tu ne peux dire la vérité en tout lieu et en tout temps, fais appel aux hommes plus courageux ».
Oui, parce, pour conduire les hommes, la vérité, la franchise et la sincérité sont des qualités essentielles. Un dirigeant qui ment tout le temps, ment aux autres, ment à la patrie, finit vite par se mentir à lui-même, et s’embourbe dans ses mensonges. Et la vérité est une affaire de courage. On n’est pas courageux, lorsque l’on s’abrite derrière le mensonge, et l’on n’est pas un leader, si l’on n’est ni franc ni courageux. Aucun peuple ne supporte durablement les menteurs. Poursuivons donc le texte !
« Si tu ne peux être impartial, cède le trône aux hommes justes ».
Le tribalisme, le népotisme, le favoritisme et l’injustice ne sont pas des qualités, et sont viscéralement incompatibles avec le leadership. La suite ?
« Si tu ne peux protéger le peuple et braver l’ennemi, donne ton sabre aux femmes, qui t’indiqueront le chemin de l’honneur ».
C’est très dur ! Et, peut-être, d’un autre âge, puisque l’on suggère, ici, au leader qui serait incapable d’être un bon chef de guerre, d’aller se pendre. Vous connaissez le fameux extrait de la missive de Henri le Grand à Crillon : « Nous avons combattu à Arques, et tu n’y étais pas. Pends-toi, brave Crillon ! ». Disons que c’est, ici, l’exception, à proscrire de cet hymne.
Enfin… « Si tu ne peux exprimer courageusement tes pensées… donne la parole aux griots ».
Les louvoiements, les contorsions ne sont pas des qualités, et surtout pas les qualités d’un leader. Savoir dire les choses clairement, sans tricher, sans avoir peur, c’est important. Et l’hymne se termine sur la phrase suivante : « Oh ! Fama, le peuple te fait confiance ! Il te fait confiance, parce que tu incarnes ces vertus ! ». En d’autres termes, tu perdrais la confiance du peuple, si tu cessais d’incarner ces vertus.
Il n’y a pas pire preuve de carence de leadership que l’incapacité à s’entendre dire la vérité par ceux que l’on dirige.
Les paroles de cet hymne sont reprises dans un de ses morceaux Regard sur le passé, par le mythique ensemble musical guinéen, Bembeya Jazz. Un chef d’Etat qui écouterait cette chanson une fois par mois pourrait s’améliorer, considérablement.