Franceinfo a recueilli le témoignage de personnes concernées par le décret interdisant l'entrée aux Etats-Unis de ressortissants de sept pays à majorité musulmane, l'Iran, l'Irak, la Libye, la
Somalie, le Soudan, la Syrie et le Yémen .
En l'espace d'une journée, le monde a basculé pour Shadi. Après trois ans d'une bataille acharnée pour être au niveau, cette étudiante iranienne de 23 ans a finalement été acceptée à l'université de New York pour intégrer son prestigieux master de philosophie. Mais le décret anti-immigration signé par Donald Trump, vendredi 27 janvier, et sa mise en application quasi immédiate ont douché tous les espoirs de la jeune femme.
Pour l'instant, impossible pour elle d'obtenir un visa pour venir étudier aux Etats-Unis. Sa rentrée, prévue début septembre à New York, semble compromise, comme celle de dizaines d'étudiants iraniens dans son cas. "Je devais avoir un rendez-vous à l'ambassade américaine le 31 mai, mais hier [dimanche], j'ai reçu un e-mail qui m'indiquait que mon rendez-vous était annulé. Je n'en ai pas de nouveau", explique-t-elle par écrit, à franceinfo, depuis Téhéran.
"Si ce décret dure plus de 90 voire 120 jours, je ne pourrai pas venir aux Etats-Unis à temps. Je devrai différer ou annuler ma candidature. Peut-être aller dans une autre université, dans un autre pays. Ce sera le moment le plus horrible de ma vie", confie Shadi. Sur les réseaux sociaux, l'Iranienne tente de mobiliser pour changer le cours des événements. Mais l'impuissance domine.
"Je ne vais pas bien. J'ai perdu presque tout espoir. Ce décret injuste a détruit tout mon avenir en une seconde. Il tue nos rêves et met un coup d'arrêt à l'énergie passée à candidater. Nous ne savons pas quoi faire pour arrêter cela."
Shadi à franceinfo

"C'est encore un peu irréel"

Shadi est loin d'être la seule à subir les conséquences du décret de Donald Trump. Le texte interdit – pour l'instant temporairement – l'entrée sur le territoire américain aux ressortissants de six autres pays : Irak, Libye, Somalie, Soudan, Syrie et Yémen. La confusion règne quant à son application. Les binationaux sont concernés. Les résidents permanents aux Etats-Unis, détenteurs d'une carte verte, étaient initialement bloqués eux aussi, mais leur admission semble finalement acceptée au cas par cas, comme l'explique Vox(en anglais).
Par précaution, Azadeh a donc annulé tous ses déplacements aux Etats-Unis. Cette rédactrice en chef d'un magazine de mode, de nationalité suédoise, mais née en Iran, devait partir début février outre-Atlantique. Elle avait déjà prévenu des photographes et des agences de mannequins sur place. Mais "mes cousins qui habitent aux Etats-Unis et même l'ambassade de Suède m'ont déconseillé de prendre le risque de m'y rendre pendant les 90 jours du décret", explique-t-elle au téléphone.
Azadeh peine encore à se dire qu'elle est devenue persona non grata dans un pays qu'elle fréquente depuis des années dans le cadre de son travail.
"C'est encore un peu irréel, je réalise pleinement en vous en parlant... C'est un sentiment très bizarre. Je me considère comme européenne, j'ai la nationalité suédoise, cela fait 17 ans que j'habite à Paris... Je voyage énormément... Se dire que parce que je suis née en Iran et que c'est marqué sur mon passeport, je représente un danger… C'est un jugement tellement sévère !"
Azadeh à franceinfo
Mais elle n'est pas dans la pire des situations, nuance-t-elle. Dimanche, un de ses amis, détenteur de la carte verte, mais dont les parents sont iraniens, était encore bloqué à Genève et dans l'impossibilité de rentrer aux Etats-Unis. Durant le week-end, des cas comme celui-ci se sont multipliés. Dans les aéroports américains, des dizaines de voyageurs provenant des pays concernés par le décret ont été bloqués, certains condamnés à repartir dans leur pays d'origine. Sur les réseaux sociaux, les témoignages de personnes en détresse depuis le décret sont légion.

Des couples séparés à cause du décret

Sur Facebook, Amin Karbasi, professeur à l'université de Yale, explique que sa femme et sa fille encore bébé sont parties rendre visite aux grands-parents, en Iran. "On ne sait pas si elles peuvent revenir. Et ce sentiment me consume", écrit-il. Une dérogation est normalement prévue pour les résidents permanents, mais son épouse ne l'a toujours pas obtenue.

La chaîne ABC News(en anglais) raconte, elle, l'histoire tragique de Muhamad Moustafa, médecin syrien venu finir son internat à Washington, et de son épouse Nabila. Partie au Qatar pour rendre visite à sa mère malade, Nabila a essayé de revenir en urgence dès l'annonce du décret de Donald Trump. Arrivée sur le sol américain samedi matin, elle a été immédiatement embarquée par les agents de la douane, lesquels lui ont annoncé que son visa n'était plus valide. Deux heures après son atterrissage, l'épouse de Muhamad a donc été renvoyée par avion à Doha.
Comme l'étudiante iranienne Shadi, le couple ne sait pas quoi faire. "C'est vraiment effrayant car je ne peux pas quitter les Etats-Unis, se lamente ainsi Muhamad. Si je pars, je ne pourrai pas revenir, or je dois faire mon stage ici. C'est mon avenir. J'essaie de construire mon futur."
Shadi, elle, tente de trouver du réconfort auprès des étudiants dans le même cas qu'elle. La professeure qui coordonne les échanges d'étudiants dans sa future université lui a promis de tout faire pour qu'elle réussisse à rejoindre les Etats-Unis à temps. En attendant, Shadi poste à tour de bras sur les réseaux sociaux et envoie ses bouteilles à la mer : "Voilà mon message à Trump et au monde entier : nous sommes fatigués de l'islamisme radical plus que quiconque sur la planète. Alors, aidez-nous à bloquer cette décision et souvenez-vous que la diversité est l'une des plus grandes forces de l'Amérique."