Bluff à l’ougandaise : Ashish Thakkar, « le plus jeune milliardaire d’Afrique », ne serait pas aussi riche qu’il le laissait croire

En plein divorce, « le plus jeune milliardaire d’Afrique » prétend désormais que sa fortune s’élève seulement à quelques centaines de milliers de livres. La fin d’un mythe ? 

C’est en principe une banale affaire de divorce qui a repris le 6 février devant la division familiale de la Haute Cour de justice britannique, à Londres. Thakkar vs Thakkar : Meera, 33 ans, contre Ashish, 35 ans, mariés à Kampala le 27 septembre 2008, séparés le 27 février 2013.
Pourtant, le dossier attire l’attention jusqu’en Inde : il implique en effet « le plus jeune milliardaire d’Afrique » – ainsi que certains médias l’avaient baptisé il y a quelques années –, classé en 2015 dans la Sunday Times Rich List avec un patrimoine estimé à 500 millions de livres (près de 680 millions d’euros).
L’adolescent miraculé 
Miroir d’une Afrique émergente un peu fantasmée, l’histoire d’Ashish Thakkar a suscité un écho immense (y compris parmi des chercheurs de Harvard) : une naissance à Leicester, en Angleterre, où ses parents d’origine indienne se sont exilés après avoir été expulsés d’Ouganda par Idi Amin Dada, puis une installation au Rwanda peu avant le génocide, et un emménagement à Kampala.
Il s’est toujours gardé de prétendre publiquement être milliardaire, laissant d’autres l’écrire.
Au milieu des années 1990, Ashish Thakkar, qui n’a alors que 15 ans, crée son entreprise, spécialisée dans la vente de matériel informatique. « Mon objectif est clair, assurait-il à Jeune Afrique début 2014 : montrer qu’on peut débuter sur le continent avec 5 000 dollars [environ 4 000 euros] et connaître le succès. » Thakkar – qui fut l’un des premiers à réserver son voyage spatial auprès de Virgin Galactic pour 200 000 dollars – estimait que les différentes entités dans lesquelles son groupe (Mara) avait investi généraient entre 400 et 500 millions de dollars de revenus chaque année.
Un faux empire ?
« Ami africain » des multinationales, Ashish Thakkar a su séduire nombre d’investisseurs attirés par le continent, comme la compagnie technologique américaine Mozido, le géant General Electric ou le groupe diversifié pakistanais Ghani Global Group. On comprend mieux, du coup, la surprise de son épouse lorsqu’il a affirmé en 2016 (lors d’une première série d’auditions devant la Cour de justice) que son patrimoine ne s’élevait qu’à 445 532 livres britanniques (521 900 euros) et que Mara Group était détenu dans les îles Vierges britanniques par sa mère et sa sœur.
L’enquête publiée début février par le Wall Street Journal ne devrait pas non plus rassurer son épouse, car les actifs de Mara ont été évalués par le quotidien américain à une trentaine de millions de dollars. Comme l’écrivait déjà JA début 2015 dans un portrait intitulé « Un businessman presque parfait », les 11 000 employés revendiqués par le groupe (et ses 400 millions de dollars de revenus) travaillent en réalité pour les entreprises dans lesquelles Mara a investi, presque toujours en position minoritaire : notamment Ison Group, un leader panafricain des services informatiques aux entreprises dont Mara détient 22 %, mais sur lequel il n’a aucun contrôle.
L’image du succès
Quant à Atlas Mara, le groupe bancaire qu’il a fondé avec l’ancien patron de l’établissement britannique Barclays Bob Diamond et dont il ne possède qu’environ 0,3 %, sa valeur boursière a fondu de 82 % depuis fin 2013. Son association avec Mozido, elle, a fait long feu…

Le 10 février, après cinq jours d’auditions, la Cour londonienne devait donner une évaluation précise du patrimoine d’Ashish Thakkar. Il n’y aura sans doute pas de quoi rendre Meera Thakkar milliardaire, mais pour l’entrepreneur anglo-ougandais le danger est ailleurs : l’image de succès soigneusement entretenue pendant des années à travers le monde et au gré d’innombrables conférences risque de se brouiller. Talentueux intermédiaire, Ashish Thakkar s’est toujours gardé de prétendre publiquement être milliardaire, laissant d’autres l’écrire. Au point que même sa femme y a cru…
Jeune Afrique