Cameroun: Un mot sur la fédération par Dieudonné Essomba "On ne saurait en effet pas modifier en permanence la Constitution dans les dispositions qui vous arrange, mais l'évoquer dans des dispositions qui ne vous arrangent pas. C'est intellectuellement malhonnête."


Quoiqu’il soit devenu dangereux de débattre de la fédération au Cameroun et d’en mettre en évidence les incontestables avantages, on ne va pas fermer la bouche aux gens. On ne saurait en effet pas
modifier en permanence la Constitution dans les dispositions qui vous arrange, mais l'évoquer dans des dispositions qui ne vous arrangent pas. C'est intellectuellement malhonnête. Dès lors que la fédération a été supprimée à un moment donné pour l'Etat unitaire, vous ne pouvez pas figer l'histoire à ce niveau. La Constitution est un contrat social, ce n'est pas un verset biblique: dès lors que les conditions de contrat changent, le contrat doit changer.
La solution durable dans un pays comme le Cameroun est la fédération qui est un simple mode de gestion, à côté de l'Etat unitaire ou de l'Etat décentralisé. C'est le même pays, avec le même Gouvernement, le même drapeau, la même carte d'identité, la même armée, les mêmes diplomates, la même monnaie, la même politique économique, les mêmes diplômes, la même équipe nationale. La seule différence est que les Etats dits fédérés disposent des pouvoirs étendus, pour autant que ces pouvoirs n'entravent pas le vivre-ensemble commun.
Il faut noter que les deux modes d’organisation ont des justifications économiques. Pour décrire l'économie du Cameroun, on peut le faire soit par secteurs (agriculture, mines, commerce, etc.), soit par région (Centre, Littoral, Adamaoua, Sud-Ouest). Pour faire la planification, on peut la faire par secteurs et on peut la faire par région.
La centralisation qui aborde l’économie par secteurs met l'accent sur l'efficacité du système dans sa globalité : il ne s’agit pas de voir si toutes les régions ont eu quelque chose, mais si l’ensemble a eu le maximum. L’un des résultats est la macrocéphalisation du pays, certaines régions ayant tendance à confisquer les avantages de manière itérative, et cela va se traduire par une concentration excessive du développement dans les villes de Yaoundé et Douala qui comptent chacune 3 Millions d'habitants. Pendant ce temps, les villes qui suivent immédiatement ont au maximum 300.000 habitants, c’est-à-dire, 10 fois moins ! Il y a une grande coupure entre les agglomérations, comme si les autres étaient de simples comparses dans le développement. Evidemment, cela a un impact sur le système : plus une ville est grande, plus elle attire des activités lourdes et plus elle rayonne sur la région environnante dont elle structure les activités. Cette dissémination, nécessaire pour disséminer le développement n’est pas obtenue spontanément dans les systèmes centralisés. L’autre conséquence est l’inflation des institutions centrales, notamment le nombre de Ministères.
L’efficacité de la centralisation requiert une gestion très rigoureuse de l’information, des instruments d’aide à la décision et une grande mobilité de facteurs, notamment la main-d’œuvre. Elle doit également limiter sa macrocéphalie par des activités d’aménagement du territoire ou des séductions diverses pour attirer les activités dans les villes régionales, ce qui demande des moyens très puissants.
La macrocéphalie spécifique des systèmes centralisés n'est pas possible dans un système fédéral, où on devrait normalement avoir au moins une ville d’un million d'habitants au Grand Nord et une autre au Grand-Ouest. En effet, la fédération appuie le développement sur une base territoriale et multipolaire et c'est l'efficacité territoriale qui est recherchée. Ici, le développement se fait par sommation des développements territoriaux. Cette optimisation par segments territoriaux réduit la taille du Gouvernement central à des activités de coordination et de souveraineté.
La Fédération s’impose chaque fois que le système central ne peut pas gérer efficacement l’information, que les facteurs productifs sont peu mobiles et que les moyens de rééquilibrer le développement par l’aménagement du territoire sont insuffisants. C’est pour cette raison que tous les Etats anciens avaient toujours une forme fédérale, car la technologie encore frustre ne permettait pas le contrôle de vastes ensembles. Par exemple, la Judée du temps de Jésus qui était une province romaine avait son roi et son Sanhédrin. L’Empire du Mali était une fédération d’Etat dont les Rois avaient permis à Soundjata Keita de vaincre le redoutable Roi-sorcier Soumangourourou Kanté. L’empereur d’Ethiopie avait pour nom le « Roi des Rois ».
La notion d’Etat unitaire apparaît comme un avatar moderne lié à la conjonction de la technologie moderne et l’apparition des idéologies totalitaires prétendant fabriquer de nouvelles humanités. Et la nouvelle humanité que prétend fabriquer l’ «unitisme », idéologie aujoulatiste qui a pris les contours de l’UNC et du RDPC, est la fabrication d’une nouvelle population camerounaise, reconnaissable par sa capacité à s’exprimer dans les deux langues coloniales que sont l’Anglais et le Français, et dans l’écrasement complet des langues et cultures locales, réputées anachroniques et opposées à leur « unité » nationale ».
L’élite camerounaise est prête à tout pour sauver un système néocolonial, fondé sur des référents coloniaux et qui alimente son mode de vie parasitaire. Car, ce système purge les maigres devises de la paysannerie pour leur fournir des limousines et de champagnes dont elle raffole. Ils sont si veules qu’ils ne peuvent même pas se rendre compte que leur système est fini !
Du point de vue historique, l’Etat unitaire est un non-sens dans un pays comme le Cameroun qui cumule tous les éléments d’une fédération.
Dieudonné ESSOMBA