Gabon: 16 millions de F CFA débloqués par Ali Bongo pour emprisonner Bertrand Zibi Abeghe

Gabon: 16 millions de F CFA débloqués par Ali Bongo pour emprisonner Bertrand Zibi Abeghe
Pour neutraliser son ancien compagnon politique, passé dans l’opposition, le despote a mis à
contribution ses sbires. Ceux-ci ont instrumentalisé un repris de justice, André Kemebiel Touré, pour porter des accusations de tentative d’assassinat contre l’ancien député du 2è siège de Minvoul (nord). C’est sur la base de ces allegations que Bertrand Zibi Abeghe a été incarcéré. Le dictateur gabonais n’avait pas apprécié que l’ex-parlementaire démissionnne sous sa barbe le 23 juillet dans son fief politique où le tyran était en tournée républicaine.  Chronique d’une vendetta politique savamment planifiée.
Jonas MOULENDA 
Ce mercredi 31 août 2016, le jour s’est déjà levé sur Libreville, après une nuit d’insomnies pour Ali Bongo et ses collaborateurs. L’heure est grave. Ils ont perdu l’élection présidentielle, mais ils ont décidé de perpétrer un hold-up militaro électoral pour conserver le pouvoir. Mais ils savent que leur forfait ne passera pas comme une lettre à la poste, la jeunesse étant désormais mue par une nouvelle conscience citoyenne.
Pour réduire le risque d’échec de leur coup d’état électoral, ils décident d’abord de neutraliser tous les opposants à même de provoquer un soulèvement populaire. Ils mettent un accent particulier sur Bertrand Zibi, grand harangueur de foules. Ils ont décidé de lui coller un motif pour le neutraliser avant qu’ils ne battent le rappel des jeunes des quartiers sous-intégrés sur lesquels il a de l’ascendance.
En cette journée d’attente du verdict des urnes, le temps semble s’être arrêté. Libreville retient son souffle. C’est le calme avant la tempête. Au quartier Général de Jean Ping, sis aux Charbonnages, des milliers des jeunes affichent un optimisme béat. Certains jurent de se sacrifier si Ali Bongo vole la victoire du peuple. L’ancien député de Minvoul est à leurs côtés avec échangent avec certains qui louent sa bravoure.
De temps à autre, il se déplace avec sa voiture pour prendre la température dans la ville déjà quadrillée par les forces de sécurité et de défense. C’est un mauvais signe, pressentent certains jeunes à la vue des camions militaires qui arpentent les rues de la capitale. Bertrand Zibi Abeghe l’a aussi compris, lui qui connaît les agissements du régime. Les thuriféraires de celui-ci craignent d’ailleurs qu’il devienne le deus ex machina pour faire échouer leur plan.
Gaël Koumba, alias Général du Mapane, était à la manoeuvre.
MISSION FUNAMBULESQUE. Dans l’après-midi, le colonel Amvao appelle Gaël Koumba, alias Général de Mapane – qu’il sponsorise – lui demandant d’envoyer un espion au quartier général de l’opposant Jean Ping où des milliers de Gabonais attendent la publication des résultats de l’élection présidentielle. Koumba dépêche son lieutenant André Kemebiel Touré pour aller épier les opposants dans leur réceptacle. « Il avait mission de suivre des faits et gestes des opposants, particulièrement ceux de Betrand Zibi Abeghe. Il avait aussi mission de le pousser à la faute », explique un agent des services spéciaux.
Lorsque Kemebiel Touré arrive aux Charbonnages, il se poste d’abord devant le somptueux immeuble, construit à côté du Cecado, où se trouvait une unité de la gendarmerie. Puis, il se rapproche du QG pour voir de plus près ce qui s’y passe. Chemin faisant, il croise Bertrand Zibi Abeghe. Sans hésiter, il l’apostrophe. « Bonsoir, grand Bertrand ! C’est moi, l’un de tes petits d’Akébé », dit-il. Mais l’opposant, qui ne se souvient pas de son visage, l’ignore et continue à la route il a garé son véhicule.
Résolu à accomplir sa mission funambulesque, André Kemebiel Touré s’infiltre au QG de Jean Ping. Discrètement, il commence à se faire des prises de vues des opposants, qu’il envoie progressivement à Gaël Koumba, son chef. Mais en cette période sensible, les jeunes de l’opposition veillent au grain. L’activiste Bung Pinze et certains de ses amis – qui faisaient d’abord partie de l’armée du Mapane de Gaël Koumba – reconnaissent Kemebiel Touré. Aussitôt, ils donnent l’alerte à d’autres jeunes. Ceux-ci le neutralisent et lui infligent une cinglante correction en l’absence de Bertrand Zibi.
Dans la soirée, la tension monte à Libreville. Le pouvoir envoie des délinquants brûler l’Assemblée nationale pour justifier le bombardement du QG de Jean Ping où sont rassemblés les opposants parmi lesquels Bertrand Zibi Abeghe. Dès les premiers coups de fusil, le député de Minvoul crie au secours. « Appelez vite le Quai D’Orsay. Ils sont entrés de tirer sur nous. Il y a déjà au moins 20 morts. Faites vite, sinon nous allons tous mourir », dit-il à un ami journaliste au téléphone qui attend des coups de feu par intermittence.
CABALE POLITIQUE. Les militaires cueillent en premier Bertrand Zibi Abegue puis prennent d’autres opposants, au milieu des cadavres saignant à flot. Pendant ce temps, André Kemebiel est déjà transporté à l’hôpital d’instruction des armées de Mélen pour recevoir des soins à la suite de sa bastonnade la journée. « Les militaires avaient reçu l’ordre de refroidir Bertrand Zibi Abeghe pendant l’assaut. Ce qui l’a sauvé c’est la coupure d’électricité. Lorsqu’ils l’ont cueilli avec d’autres opposants, ils n’ont plus eu de prétexte pour l’abattre », avance un haut-gradé de la Garde républicaine (GR), chargée l’opération.
Bertrand Zibi capturé à vif, le pouvoir s’attelle à lui coller un motif en vue de son inculpation et de son incarcération afin réduire sa capacité de nuisance politique. Le 4 septembre 2016, le colonel Amvao envoie vers Kemebiel Touré, à l’hôpital militaire, son lieutenant, un jeune métis connu sous le pseudonyme de Delta. Ce dernier lui remet une somme de 4 millions de F CFA, en présence de son père Mohamed Touré. Il lui demande de déclarer que c’est Bertrand Zibi l’instigateur des actes de tortures dont il a été victime au QG de Jean Ping. Le jeune homme accepte volontiers sans mesurer les conséquences de cette cabale politique.
André Kemebiel Touré. Il a été manipulé par le pouvoir pour accuser Bertrand Zibi Abeghe.
Après le départ de l’émissaire de l’aide-camp d’Ali Bongo, Kemebiel Touré est surpris de voir débarquer dans sa chambre d’hôpital des journalistes de Gabon Télévision pour l’interviewer. Après leur départ, il exprime ses craintes à son chef Gaël Koumba. Ce dernier le rassure que la bande ne sera pas diffusée et qu’elle sera gardée comme éléments de preuve. Mais le soir en suivant le journal, quel n’est pas sa surprise de voir dans le JT l’élément qui était censé rester secret ?
Le 6 Septembre 2016, le jeune homme commence à paniquer, sa famille aussi. Son père fait la baboune tombante auprès des manipulateurs de son fils. Pour le calmer, Amvao lui envoie une somme de 8 millions de F CFA par le truchement de Delta, son homme de main. Il se propose aussi de reloger Mohamed Traoré et toute sa famille à Angondjé, au nord de Libreville, pour les mettre, un tant soit peu, à l’abri des réprésailles. Mais le ressortissant guinéen s’y oppose, préférant élever la barrière de sécurité dans sa concession à Akébé.
Mohamed Touré, le père du jeune homme instrumentalisé, doit rendre des comptes à la justice pour son rôle dans le complot politique.
PROCÈS VERBAL À CHARGE. Amvao double la mise. Il ajoute 4 millions de F CFA à Kemebiel Touré pour le motiver à aller jusqu’au bout de la cabale. Le marché conclu, Gaël Koumba lui suggère d’aller faire une déposition à la direction générale de recherche (DGR), une police politique du régime. A son arrivée, ce que le jeune homme craignait se produit : la confrontation avec Bertrand Zibi arrêté quelques jours plus tôt ensemble que d’autres opposants.
Devant les accusations d’instigation à la violence portées contre lui par le repris de justice, l’ancien député de Minvoul lui pose une seule question : « Mon petit, c’est moi que tu as trouvé comme bouc émissaire pour te faire de l’argent ? »
Le jeune homme, visiblement bourrelé de remords, fond en larmes. Il est immédiatement exfiltré du bureau du directeur des investigations, le capitaine Modeste Ndzalendeve.
Celui-ci et son chef hiérarchique, le colonel Hubert Nganga, vont se charger de rédiger un procès-verbal d’audition à charge contre Bertrand Zibi, alors que supposé plaignant est resté motus et bouche cousue pendant la confrontation. Après avoir reçu des instructions des sbires du régime, le procureur de la République, Steeve Ndong et le juge d’instruction placent finalement l’ancien parlementaire sous mandat de dépôt à la prison centrale de Libreville. Sans avoir auditionné André Kemebiel Touré.
Après avoir été roulé dans le partage du magot débloqué par la présidence de la République à son bénéfice, le jeune homme a fait une vidéo dénonçant les manipulations dont il a été victime au plus fort des violences post-électorales.
Dans une vidéo largement partagée sur les réseaux sociaux, Kemebiel Touré a pris à témoin le dictateur Ali Bongo, le procureur de la République et le commandant en chef de la police. Mais aucune information judiciaire n’a été ouverte sur le sujet, l’affaire Zibi n’étant qu’unecabale politique savamment orchestrée par le pouvoir.
Source:matindafrique.com