LA TRIBUNE DE Dieudonné Essomba, SUR LE MODELE TCHADIEN ET L URGENCE DE METTRE EN PLACE LE FEDERALISME

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L’INTELLIGENCE DES SITUATIONS

Alors que le Tchad n’a aucune communauté anglophone pour réclamer la fédération, alors que le Tchad n’a jamais connu une histoire fédérale, alors qu’il n’existe aucun groupe idéologique ou intellectuel qui réclame la modification de la forme de l’Etat, alors que très peu de Tchadiens savent ce qu’on appelle fédéralisme, le Président tchadien Idriss Deby Itno prie les Tchadiens d’accepter le modèle fédéral dans leur pays.
C’est cela qu’on appelle : « avoir l’intelligence des situations ». Autrement dit, savoir analyser, anticiper et prendre la bonne décision au bon moment.
J’ai l’habitude de toujours anticiper, mais quand le malheur que j’ai annoncé arrive, je me tais. Car, mon discours risquerait alors de passer pour un triomphe de mauvais goût. J’ai demandé à maintes reprises d’accepter la fédération, de manière à noyer les tendances séparatistes qui montaient déjà en force.
Une analyse élémentaire montre qu’on ne peut pas réduire l’Anglophonie identitaire autrement que par la fédération. La solution la plus perspicace eût été d’assécher la coalescence de l’ensemble des Anglophones à travers deux ou même 3 Etats fédérés de la Zone Anglophone, le tout noyé dans une fédéralisation généralisée. En créant plusieurs Etats fédérés dont chacun allait se concentrer sur ses activités tout en restant jaloux de ses prérogatives, l’Etat éclatait par la même occasion l’Anglophonie identitaire qui reste une hydre menaçant l’unité nationale et même l’unité du territoire. Et fait, c‘était une manière plus subtile d’appliquer le principe de « diviser pour régner » tout en résolvant les problèmes de gouvernance stratégique.
L’Etat était d’autant plus fondé à prendre cette solution qu’il a toutes les cartes en main. En effet, les villes de Yaoundé et Douala collectent à elles seules 96% des ressources publiques et la situation n’est pas proche de changer. Quel que soit le cas, aucune entité subétatique au Cameroun, qu’elle se présente sous la forme d’une région, d’un Etat régional ou d’un Etat fédéré ne peut collecter sur son territoire plus de 10% de ses besoins budgétaires.
Comment un Etat central peut s’embêter de la forme de ces entités lorsque celles-ci dépendant de lui à 90% ? C’est un non-sens ! Elles sont obligées de vivre sous la main de l’Etat et ne peuvent pas vivre autrement. De quoi se préoccupe alors l’Etat ? Il ne doit même pas regarder cela ! Que les régions prennent le nom pompeux d’Etat fédéré, avec des Présidentons marchant avec sirènes, ou le nom plus modeste de Province, qu’est-ce que cela change dans le mode de fonctionnement opérationnel de l’Etat, puisque de par son niveau de développement et de par sa petitesse, le Cameroun ne peut jamais avoir autre chose qu’une simple décentralisation ?
Du reste, dans un Cameroun fédéral, il suffit que l’Etat institue Yaoundé, Douala, Garoua et Bamenda ou Bafoussam, ainsi que les ports et aéroports, comme Territoires fédéraux et prennent le contrôle des ressources stratégiques (douanes, impôts des multinationales, matières premières) pour que tout soit réglé.
Les Camerounais sont entrain de détruire leur pays pour un mot ! Les uns se tiraillent pour « unitaire », d’autres pour « fédéral » et souvent, sans en comprendre la signification. Les partisans de l’Etat unitaire sont prêts à accorder une autonomie aussi large, voire plus large quand dans une fédération, à condition de garder le mot « unitaire ». Et les partisans de l’Etat fédéral sont prêts à se contenter d’une simple décentralisation, à condition d’adopter le terme fédéral.
Ne détruisons pas le Cameroun pour des mots et des concepts. Chaque anglophone qui tombe sous la répression est un festin pour l’Abominable pieuvre sécessionniste, car celle-ci se nourrit de la haine et nous devons éviter de la nourrir avec des arguments de haine.
Les Anglophones veulent la fédération, et puisque c’est la minorité, faisons cette concession à la minorité : cela ne changera absolument rien avec un Cameroun décentralisé !
Et surtout, il faut abandonner cet affichage agressif de patriotisme, marqué par des manifestations de rues et de déclarations solennelles, comme pour mieux mettre en évidence la « trahison anglophone ». Cela stigmatise plutôt au lieu de calmer. Du reste, un tel discours n’a aucun intérêt dès lorsqu’il ne s’adresse pas aux Anglophones qui sont les principaux concernés, car un discours ne peut être utile que s’il peut fléchir leur position.
Il faut surtout abandonner cette histoire de « la forme de l’Etat n’est pas négociable », car même si on avait cela en tête, le dire de manière aussi récurrente donne la désagréable impression d’un bien qu’on a extorqué et qu’on ne veut absolument pas rendre. Ce n’est pas une position de négociation.
Les arguments de force de peuvent pas réduire les Anglophones ; ils peuvent les museler, mais on ne peut vivre indéfiniment avec une communauté qui s’estime en otage, à tort ou à raison. Nous ne pouvons pas traîner indéfiniment un tel boulet.
Dieudonné ESSOMBA