Comment Vladimir Poutine veut gagner sa Coupe du monde

Vladimir Poutine avec le président de la Fifa, le 13 juin 2018, à Moscou.
La Coupe du monde en Russie débute jeudi avec le match entre le pays organisateur et l’Arabie
Saoudite. Bien au-delà de l’aspect sportif, Vladimir Poutine mise gros sur l’organisation d’un événement dont il compte se servir politiquement.
On a vu Vladimir Poutine en kimono. On l’a aperçu jouant au hockey. Sur un ring de boxe. Avec des skis aux pieds. Et même montant à cheval. Mais on n’a peu vu d’images du président russe s’essayant ballon aux pieds. C’est pourtant sur le football qu’il a décidé de miser gros. Mais alors que la "Sbornaya" (l’équipe nationale) inaugure la Coupe du monde jeudi par un match contre l’Arabie Saoudite, ce n’est pas sur le terrain que le patron du Kremlin entend tirer le maximum de profit. "Si l’équipe russe arrive en quart de finale, il est possible qu’on assiste à un engouement de la population russe. Mais le foot n’est pas le sport n°1 dans ce pays, c’est plutôt le hockey. Pour la Coupe du monde, l’enjeu est plus politique que sportif, à l’inverse des JO de Sotchi en 2014", assure Lukas Aubin, chercheur en géopolitique spécialiste de la Russie.
Selon Jean-Baptiste Guégan, auteur de Football investigations, les dessous du football en Russie (éd. Bréal), Vladimir Poutine "a même déjà anticipé la défaite".
"Poutine s’en fout de changer son image. Ce qu’il va chercher c’est de montrer que la Russie n’est pas le diable qu’on présente. Ce n’est pas de faire oublier la Syrie ou la Crimée. C’est de montrer le patrimoine russe, de montrer que le territoire est attractif et que les Russes ne sont pas des psychopathes notoires buveurs d’alcool. Comme  il y a des sanctions internationales, l’économie russe est bloquée. Hors, le tourisme ne rentre pas dans ce cadre-là. Il y a un chiffre révélateur: l’Autriche accueille plus de touristes que la Russie".

"Poutine va chercher à montrer un visage de la Russie différent"

C’est ce Lukas Aubin appelle "la bataille de l’opinion publique". En accueillant le monde entier sur ses terres, la Russie devra se montrer irréprochable dans son organisation, mais aussi surmonter le potentiel risque terroriste, ainsi que gérer ses hooligans. Mais sur ce point-là, Poutine a semble-t-il tout prévu. "Lors de l’Euro 2016, il y avait une vraie volonté du pouvoir russe de déstabiliser l’Europe et notamment la France en montrant qu’elle était incapable d’assurer sa propre sécurité sur son territoire. Sur place, les hooligans étaient en service commandé. Cette fois, tous les gens à qui on a parlé pour le livre nous ont dit que les hooligans n’avaient aucun intérêt à bouger, pour une raison simple: s’il se passe quoi que ce soit, les mecs vont se faire littéralement balayer, reprend Jean-Baptiste Guégan. Les services de police et de renseignement ont contacté directement les hooligans russes et leur ont dit clairement".
Le risque, pour Vladimir Poutine, est que l’arrivée massive du monde entier vienne souligner le traitement qu’il réserve à l’opposition ou aux minorités sexuelles et ethniques.
"Le pouvoir russe a axé son discours auprès de la population sur la tolérance, se claquant sur celui de la Fifa, remarque Lukas Aubin. Mais concrètement, c'était déjà été le cas pour Sotchi. L’événement s’était retourné contre son organisateur. Certains ont utilisé l’événement pour montrer les problèmes de la Russie. Sur les minorités, sur le racisme… Poutine va chercher à montrer un visage de la Russie différent, mais l’événement sportif peut devenir un catalyseur".

"Il a besoin de l’événement pour lancer son 4e et a priori dernier mandat"

Selon Cyrille Bret, enseignant à Sciencse-Po et créateur du blog Eurasia Prospective, une Coupe du monde réussie pour Vladimir Poutine "c’est d’abord une organisation parfaite: pas d’attentat, pas de manifestation de l’opposition, pas de manifestation des partisans de la cause gay". Quant aux critiques éventuelles des médias internationaux, "il ne faut pas croire que le pouvoir russe n’y est pas habitué".
Surtout, Vladimir Poutine "a besoin de l’événement pourlancer son 4e et a priori dernier mandat. Pas pour avoir de la vraie popularité parce qu’il est extrêmement populaire. Mais son début de mandat a été occulté en mars par l’affaire Skripal, par les bombardements chimiques en Syrie. Là maintenant, ce serait vraiment la consécration médiatique internationale de son 4e mandat".
"Vladimir Poutine est déjà  à la tête d’une puissance qui a émergé de nouveau, et qui montre qu’elle est capable de déstabiliser l’ordre international. Lui ce qu’il veut, c’est un ordre multilatéral dans lequel la Russie a une part", reprend Jean-Baptiste Guégan. Et cette Coupe du monde sera une bonne occasion de le confirmer: "ce n’est pas là où se règlent les grands dossiers, mais ça là où ils se traitent, confirme Cyril Bret. C’est un forum comme un autre, qui a cette particularité d’être placé sous l’œil des médias internationaux pendant très longtemps. Evidemment c’est un miroir déformant, mais c’est quand même un miroir éclairant".

"Le foot n’est pas une espèce de baguette magique qui va réussir à gommer ce qui se passe en Syrie"

Peu de nations ont d’ailleurs décidé de boycotter diplomatiquement l’événement, ce qui est en soi déjà une petite victoire. "Il y a certain nombre de chefs d’états qui vont se rendre en Russie, qui vont discuter avec Poutine, remarque Carole Gomez, chercheuse à l’Iris spécialisée sur l’impact du sport dans les relations internationales. Mais le foot n’est pas une espèce de baguette magique qui va réussir à gommer ce qui se passe en Syrie, ce qui s’est passé en Crimée. Mais d'une part, la compétition peut "permettre de déboucher sur une meilleure connaissance de la Russie. Et d’autre part, ça peut permettre à certains chefs d’état de se voir dans un contexte un peu moins politique qu’un G7 ou session de l’Assemblée générale des Nations Unies. Le domaine du sport est plus apaisé que l’urgence des relations internationales. Si des rapprochements doivent être faits, il n’est pas impossible qu’ils se fassent dans cette période-là".
Antoine Maes
BFM TV 


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