Libéré par la CPI, Bemba bouleverse le jeu politique congolais

Acquittement surprise puis libération provisoire : l'éventuel retour de Jean-Pierre Bemba en RDC après dix ans de prison risque de peser sur les élections prévues en décembre.

Rhode-Saint-Genèse, paisible petite commune belge située à la périphérie sud de Bruxelles, saura-t-elle préserver sa tranquillité ? Car il faudra désormais compter avec le retour de l’un de ses plus célèbres résidents, à peine sorti de prison.
Il y a dix ans, un soir de mai 2008, Jean-Pierre Bemba s’apprêtait, dit-on, à sortir dîner dans un restaurant italien de cette banlieue bruxelloise, lorsque des policiers belges ont sonné au portail de sa villa. Une fois arrêté, ce géant congolais, 1,90 m, à la fois homme d’affaires, leader politique, seigneur de guerre mais aussi sénateur, sera rapidement transféré à la prison de Scheveningen à La Haye aux Pays-Bas sur décision de la Cour pénale internationale (CPI).
Une décennie plus tard, et deux ans après avoir pourtant été condamné à dix-huit ans de prison, la peine la plus lourde jamais prononcée par la CPI, Bemba a été acquitté vendredi en appel. Un verdict qui a pris tout le monde de court et qui risque d’avoir de lourdes conséquences.

Imbroglio juridique

A la fois pour la CPI, où le bureau du procureur devra méditer sur cet échec cinglant à prouver l’implication hiérarchique d’un chef de guerre dans les exactions commises par ses troupes dans un pays voisin, la Centrafrique. Mais aussi pour le pays d’origine de Bemba, la république démocratique du Congo (RDC), où des élections présidentielles cruciales sont prévues en décembre.
Acquitté des charges de «responsabilité hiérarchique», Bemba a également obtenu mardi la liberté provisoire pour une autre affaire : la subordination de témoins lors de son long procès. Accusation pour laquelle sa condamnation avait en revanche était confirmée en appel le 8 mars : un an de prison et 300 000 euros d’amende. Sauf que l’acquittement surprise vient compliquer l’application de cette peine alors que le concerné a déjà passé dix ans en prison.
Cet imbroglio juridique devrait être définitivement tranché le 4 juillet. Mais en accordant la liberté provisoire à Bemba dés l’audience de mardi, les juges suggèrent que la vie carcérale appartiendrait désormais au passé pour celui qui rêve de remonter sur le ring de la scène politique congolaise.
Le 12 juillet s’ouvre à Kinshasa, capitale de la RDC, le congrès du parti de Bemba, le Mouvement pour la libération du Congo (MLC), et sur place ses partisans, désormais chauffés à bloc, ne doutent pas que le «chairman» sera là.

L’opposition divisée

En attendant, depuis Rhode-Saint-Genèse où sa femme et ses cinq enfants ont vécu ces dix dernières années, Bemba aura tout le loisir de peaufiner sa stratégie. C’est peu dire que son éventuel retour bouleverse la donne.
Face à Joseph Kabila, au pouvoir depuis l’assassinat de son père en 2001, l’opposition avance divisée pour une élection qui se joue pourtant sur un seul tour. Officiellement, Kabila affirme encore qu’il ne se représentera pas, après ses deux victoires aux élections de 2006 et 2011. Mais sur place, personne ne croit que son clan soit prêt à lâcher le pouvoir. Reste que Bemba peut se révéler un adversaire coriace. Lui qui avait déjà frôlé la victoire lors du scrutin de 2006, remportant 42% des voix face à Joseph Kabila, et plus de 70% des voix à Kinshasa. La suite fut cependant tragique : le bras de fer entre les deux hommes avait abouti à de violents affrontements faisant plusieurs centaines de morts dans la capitale en mars 2007, contraignant finalement Bemba à fuir le pays. Avant d’être rattrapé par la CPI.
Depuis, le pays s’est enfoncé dans une spirale mortifère à coups d’assassinats, de répressions et de manœuvres dilatoires qui ont laissé l’opposition désarçonnée.

Concordance tragique

Comme un symbole, le corps d’Etienne Tshisekedi attend toujours son rapatriement au pays dans une morgue de Bruxelles, plus d’un an après le décès du vieux leader historique le 1er février 2017. Son fils Félix peine à reprendre le flambeau, alors que l’ex-gouverneur du Katanga entré en dissidence, Moïse Katumbi, a dû lui aussi fuir le pays en mai 2016 et vit désormais en exil.
Comme une concordance tragique du calendrier, le lendemain de l’acquittement de Bemba, un jeune militant de la société civile, fondateur du mouvement Lucha, Luc Nkulula, trouvait la mort dans l’incendie suspect de sa maison, à Goma, dans l’est du pays. Bemba n’a pas la réputation d’être un tendre. Et son retour éventuel pourrait également susciter de nouvelles tensions.
Dans le passé, on l’a parfois surnommé «le petit Mobutu» ou «Mobutu miniature», en référence au maréchal Mobutu Sese Seko, qui régna sur ce vaste pays pendant trente-deux ans. La famille de Bemba était très proche du dictateur déchu, décédé en 1997. Lequel, possédait un joli palais à Rhode-Saint-Genèse. Là où Bemba va commencer sa nouvelle vie.
Maria Malagardis 
Source: liberation.fr