Les nouvelles vies de Najat Vallaud-Belkacem

A 41 ans, l’ex-ministre socialiste de l’Education nationale, qui travaille désormais chez Ipsos, lance
cette semaine le premier livre de la collection qu’elle dirige. En retrait de la politique, Najat Vallaud-Belkacem ne se s’interdit rien pour la suite.
«Puisque tu ne peux pas vivre six vies successives, tache d’en vivre six à la fois.» Elle ne sait plus où elle a entendu cette devise mais Najat Vallaud-Belkacem l’a faite sienne. Elle est passée du prestigieux bureau doré de Jean Zay dans le plus gros ministère de France, avec des huissiers qui lui ouvraient les doubles portes, une dizaine de conseillers à son service, et des officiers de sécurité à un poste de travail dans un open-space. «Ça doit être un choc aussi grand que celui d’un enfant de trois ans arrivant pour la première fois à la maternelle, il doit y avoir quelques mois de grand désespoir», imagine son nouveau patron, Didier Truchot, P-DG d’Ipsos. Elle le reconnaît, tout n’a pas été facile : «Recommencer comme je l’ai fait demande une certaine humilité. On quitte un univers où on a acquis une expertise, des réflexes, une légitimité, pour un monde où tout est nouveau et où tout est à prouver.»
Depuis mars dernier, Najat Vallaud-Belkacem dirige les études menées par l’institut qui se destinent aux ONG et aux institutions et fondations internationales. Elle travaille avec des sociologues, économistes ou statisticiens sur des questions d’éducation, de santé, de rapport à la démocratie, d’urbanisation. «On accompagne par exemple l’Unicef pour trouver les campagnes les plus efficaces, précise-t-elle. On aide la Banque mondiale à affiner sa connaissance des besoins en investissements hospitaliers dans les pays où les Etats ne peuvent pas fournir ces données.»
Au quotidien, elle se déplace beaucoup. Elle était en Chine il y a peu et va se rendre dans les semaines à venir à San Francisco, Madrid et Lisbonne. «C’est un poste d’observation incomparable pour voir le monde évoluer, comprendre les aspirations de chacun, anticiper les crises qui nous arrivent !», s’enthousiasme-t-elle en rappelant que les sondages politiques représentent à peine 1% de l’activité d’Ipsos, qui compte 17 000 salariés dans 89 pays.
Pour son patron, son principal atout n’est pas d’avoir été ministre mais d’avoir travaillé dans une organisation politique «où on apprend à discuter, à négocier avec les autres». Najat Vallaud-Belkacem a dans ce domaine d’indéniables qualités. «Je prends toute rencontre comme une nouvelle opportunité», dit-elle juste avant de retrouver pour le déjeuner à New-York Mariéme Jamme, une jeune cheffe d’entreprise franco-britannique d’origine sénégalaise qui a créé une fondation pour aider les filles les plus démunies à apprendre à coder. Les deux femmes se sont rencontrées en août dans le camp de réfugiés de Kaguma au Kenya, géré par le HCR, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés.
Avec Hamdi Ulukaya, président-fondateur de l’ONG Tent, qui oeuvre à l’insertion des réfugiés.
Avec Hamdi Ulukaya, président-fondateur de l’ONG Tent, qui oeuvre à l’insertion des réfugiés. © Sébastien Micke / Paris Match
«Pendant deux ans, elle faisait partie aux côtés de Michelle Obama et de Malala des femmes inspirantes que je citais comme modèles… Il ne faut pas oublier d’où elle vient, petite Marocaine arrivée à 4 ans en France !», se rappelle Mariéme Jamme. Toutes deux ont été désignées «Young global leader» par le forum économique mondial qui sélectionne chaque année dans le monde une centaine de personnalités influentes de moins de 40 ans. Nommée en 2013 lorsqu’elle était ministre des droits des femmes –soit deux ans avant Emmanuel Macron, nommé en 2016-, Najat Vallaud-Belkacem n’avait pas eu le temps de faire quoi que ce soit avec eux jusqu’à présent.

Elle assure avoir "souffert de la vacuité du débat public"

Ce lundi d’octobre, elle assiste à New-York à une cérémonie organisée par Tent, une fondation qui rassemble des entreprises volontaires pour embaucher des réfugiés et contribuer ainsi à leur intégration. Najat Vallaud-Belkacem fait partie des neuf membres du conseil stratégique de l’organisation qui bénéficie du soutien de grands groupes comme Google, Ikea, Starbuck ou Unilever. Les corps qui s’entassent dans les fonds de la Méditerranée la bouleversent. «S’il y a bien un sujet sur lequel nos enfants nous demanderont des comptes, c’est celui-là», explique t-elle. «Avoir des leaders comme elle nous aide à mieux faire passer notre message», indique Hamdi Ulukaya, le charismatique fondateur turc de Tent, un self-made man à l’origine de la marque de yaourts Chobani, qui revendique 40% du marché sur le continent nord-américain. Ce jour-là, elle a mis sa jolie veste bleu turquoise -«la couleur de l’espoir», dit-elle- pour prendre place au premier rang, à la gauche du directeur d’Ipsos qu’elle a réussi à convaincre. Il vient annoncer les engagements de son groupe en faveur des réfugiés. «J’aime créer des passerelles entre mes différentes vies», résume t-elle.
Avec son amie Mariéme Jamme, fondatrice du mouvement « I am the Code ».
Avec son amie Mariéme Jamme, fondatrice du mouvement « I am the Code ». © Sébastien Micke / Paris Match
Et parce qu’il fallait bien trois vies pour remplacer la précédente, si prenante, elle lance aussi sa propre collection d’essais baptisée «Raison de plus», chez Fayard. «Je veux contribuer à rehausser le niveau du débat public car j’ai souffert de sa vacuité. Nous avons besoin des chercheurs pour nous aider à penser le monde.» Elle voulait créer sa propre maison d’édition mais a revu ses ambitions. Elle aimerait réconcilier le savant, le politique et le citoyen. «Dans ma propre formation intellectuelle et politique, les collections de Bourdieu -Raisons d’agir- ou de Rosanvallon -La République des idées- ont joué un rôle immense», raconte-t-elle sans craindre la comparaison. Son premier livre, «Contre-courants politiques», sorti le 8 octobre, est signé Yves Citton, un théoricien de la littérature qui propose de nouvelles pistes pour repenser les positionnements politiques. Son texte s’achève sur ce constat : «Replonger dans ce maelström relance les nécessités de "faire" de la politique, au lieu de se contenter d’en "parler".» Avec un sourire, assise sur un tabouret dans le quartier branché de Dumbo, à Brooklyn, Najat Vallaud-Belkacem avale une gorgée de café et réplique : «Je n’ai pas l’impression d’avoir arrêté de faire de la politique !»
J’ai souhaité ne pas exercer de responsabilité au sein du PS parce qu’il était important de clarifier les choses
Alors c’est vrai, après sa défaite aux législatives de 2017, elle a tourné une page de son engagement politique. Pendant quinze ans, elle y a consacré sa vie et ses soirées … La politique s’était immiscée partout. «Même quand j’avais deux heures avec mes enfants le week-end, mon esprit était ailleurs», dit-elle. Aujourd’hui elle a le temps d’aller chercher à l’école ses jumeaux qui viennent d’entrer en CM2. Si elle n’a toujours pas passé son permis de conduire ni appris à nager, elle s’est remise à lire pour le plaisir. Elle vient de terminer «Couleurs de l’incendie», deuxième tome de la trilogie de Pierre Lemaître. Elle voit cette nouvelle vie comme une respiration. «Ça élargit l’horizon, ouvre les poumons et oxygène l’esprit.» Mais si elle s’interdit toute activité politique publique –elle s’y est engagée auprès de son nouveau patron- elle continue à suivre ce qui s’y passe. Avec un mari député, elle n’a, de toutes façons, pas le choix. Chez les Vallaud-Belkacem, les rôles se sont inversés : Boris est entré dans la lumière quand son épouse en est sortie.
Elu dans les Landes en juin 2017, il passe quatre jours par semaine dans sa circonscription. «Il est d’un sérieux et d’un dévouement qui forcent l’admiration, dit-elle. Et il assiste aussi à toutes les séances de nuit à l’Assemblée !» Et d’admettre avec un énième sourire : «Là où on a gagné un truc, on en a perdu un autre…» Il n’y a aucun reproche dans sa voix. Au contraire. Elle aimerait qu’il en fasse plus. «Parce que ses interventions sont utiles et pertinentes.» Lui donne-t-elle des conseils? Elle élude : «J’ai une petite expérience…» Elle est restée en contact avec ses anciens collaborateurs, «une bande de potes» avec qui elle dine souvent. Et avec ses camarades socialistes comme Olivier Faure, le nouveau patron du PS, Mathias Fekl, son ancien collègue au gouvernement, Nathalie Appéré et Johanna Rolland, les maires de Rennes et de Nantes. Elle s’est rendue il y a peu chez cette dernière pour participer à une réunion publique.
Le sort de la gauche me colle aux tripes. Je persiste à penser que ses valeurs sont plus précieuses que jamais
«J’ai souhaité ne pas exercer de responsabilité au sein du parti parce qu’il était important de clarifier les choses mais je ne me suis en rien éloignée ni du PS dont je reste membre, ni de la gauche.» L'ex-ministre envisage son passage dans le privé comme «un break», une vraie pause et pas juste un sas. Elle a refusé de mener la liste PS aux européennes. Elle ne s’interdit rien pour la suite. Mais refuse de se prononcer sur les municipales de 2020. Parce qu’elle ne dit jamais non quand elle ne sait pas encore. Najat Vallaud-Belkacem se livre peu. «Elle est moins bavarde qu’il n’y paraît», a constaté Didier Truchot. Elle m’avait averti au préalable par SMS : elle ne s’exprimerait pas sur l’actualité politique. Mais lorsqu’il est question d’éducation, elle qui reste toujours d’humeur égale, se met à bouillir.

Elle regrette entre autres que personne ne fasse remarquer à Jean-Michel Blanquer que des mesures présentées comme nouvelles –la formation des collégiens aux gestes de premier secours ou le recrutement en CDI des auxiliaires de vie scolaire (AVS) qui interviennent auprès des enfants handicapés- ont été initiées par la gauche. «Pour pérenniser les contrats des 50 000 AVS, j’avais dû négocier en direct avec le président Hollande les 350 millions d’euros que cela allait coûter, rappelle-t-elle. Tout cela a été lancé et commencé à être mis en œuvre dès la rentrée 2016.» Un pied dehors, un pied encore dedans. Tout la ramène à la politique. «Le sort de la gauche me colle aux tripes. Je persiste à penser que ses valeurs sont plus précieuses que jamais, notamment face aux catastrophes écologiques et aux inconnues technologiques. Donc oui j’ai envie de contribuer à la sortir de la nasse», m’écrit-elle après notre rencontre dans un très long mail. Qu’elle conclut par : «C’est le moment où jamais du foisonnement».