Aux Etats-Unis, l’attribution des visas, un système kafkaïen

Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, héraut de « l’Amérique d’abord », les conditions
d’octroi des permis de travail se sont durcies. Une tendance au repli qui profite d’abord au Canada.
Série « L’Amérique citadelle » (1/5). C’était à la fin du printemps 2017, peu après que Donald Trump eut signé son décret présidentiel « acheter et embaucher américain ». Un inspecteur fédéral se présente à l’accueil de trueEX, une jeune pousse financière de 70 personnes sise au cœur de Manhattan. Il demande à vérifier les visas des salariés étrangers.
La directrice générale, Karen O’Connor, 61 ans, le conduit dans son bureau, lui présente les quatre visas étrangers, tous en règle. L’inspecteur repart. Les salariés sont sous le choc, tout comme Karen O’Connor. « J’étais vraiment stressée », confie-t-elle, en se remémorant cette visite à brûle-pourpoint. Cet incident la conforte dans l’idée d’ouvrir un bureau d’une dizaine de personnes à Montréal plutôt qu’à New York.

Il y a beau temps qu’elle nourrit ce projet. Pour son entreprise, elle a besoin d’une main-d’œuvre étrangère spécialisée, les ­fameux visas H1B. Las ! Ceux-ci sont limités à 85 000 par an et profitent très largement à la Silicon Valley (Californie). En obtenir s’annonce de plus en plus difficile.
Dès 2016, Karen O’Connor avait pris langue avec les responsables économiques du Québec, qui lui avaient vanté les attraits de la Belle Province. « J’avais le sentiment d’être la reine Elizabeth. Tout le pays m’attendait », se souvient-elle. Après avoir hésité entre Québec et Montréal, elle a opté pour Montréal – moins exclusivement francophone – en 2018. Dix embauches et 1 million de dollars d’économies par an (environ 800 000 euros), sans les aléas du « trumpisme ».
Les Canadiens s’appuient sur des arguments bien affûtés : une entrée facilitée sur le grand marché nord-américain grâce à l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis et le Mexique (Alena), un accès de choix aux talents et des coûts en moyenne inférieurs de 15 % à ceux des grandes métropoles nord-américaines, selon une étude du cabinet d’audit KPMG. « Aux Européens, on dit que Montréal, c’est l’Amérique du Nord pour les ­débutants et aux Américains, que c’est l’Europe sans le décalage horaire », relève Hubert Bolduc, président de Montréal International, chargé de promouvoir la région.
Surtout, le Canada entend récolter les fruits de la tendance au repli qui prévaut aux Etats-Unis. « Avec l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump, le Canada est perçu comme beaucoup plus tolérant et stable », analyse l’économiste Christian Bernard, vice-président communication marketing de Montréal International.
Par Arnaud Leparmentier
lemonde.fr