Dr Denis Mukwege: "Nous devons tracer une ligne rouge contre l'utilisation du viol comme arme de guerre" (INTERVIEW)

Le Gynécologue-obstétricien congolais, le docteur Denis Mukwege se livre dans une interview au HuffPost Maghreb.

nvité d’honneur avec Nadia Mourad et Muhammad Yunus, deux autres Prix Nobel de la Paix, du forum Stand Speak Rise Up (26-27 mars), une initiative de la Grande-Duchesse du Luxembourg destinée à dénoncer et combattre les violences sexuelles dans les zones sensibles, le Dr Denis Mukwege appelle la communauté internationale à se mobiliser.
Gynécologue-obstétricien congolais (RDC), il œuvre depuis vingt ans pour rendre leur intégrité physique et leur dignité aux victimes de viols de guerre.
Inlassablement, il condamne le silence de la société qui permet aux bourreaux de continuer leurs exactions en toute impunité.
HuffPost Maghreb : Vous avez lancé un appel à tracer une ligne rouge contre l’utilisation du viol comme arme de guerre. A quoi pensez-vous concrètement?
Dr Denis Mukwege : Je souhaiterais en effet que la communauté internationale trace une ligne rouge contre l’utilisation du viol comme arme de guerre.
La difficulté c’est qu’à chaque fois qu’elle ne veut pas agir, la communauté internationale se réfugie derrière l’argument de la souveraineté nationale. Mais ce prétexte ne tient pas la route car seul le peuple est souverain et il faut savoir écouter un peuple qui souffre.
En pratique, chaque pays peut d’ores et déjà adopter un certain nombre de mesures simples comme ne pas recevoir sur son sol les auteurs de viols de guerre, geler les avoirs des états ou des individus en cause, refuser de vendre des armes aux militaires qui commettent de tels crimes ou encore aider les ONG qui oeuvrent sur place.
Il faut changer les mentalités, arrêter d’avoir peur et faire comprendre au monde qu’il y a des pratiques inacceptables. Si l’on prend l’exemple des femmes du Kosovo, leurs bourreaux sont connus et certains occupent aujourd’hui des postes politiques en Serbie.
Je respecte la souveraineté des Serbes mais aussi la dignité des femmes kosovar violées.
Comment imaginer que demain ce pays puisse devenir membre de l’Union Européenne sans balayer devant sa porte ? Quand je discute avec ces survivantes, je me dis que quelque part la justice ne fonctionne pas.
Le viol est en réalité une arme très efficace de destruction massive destinée à atteindre les communautés?
Absolument. La plupart de ces viols avec violences extrêmes sont planifiés et mis en scène. Ils ont lieu en public et sont même filmés avec des téléphones. Ils se déroulent devant l’ensemble du village qui est contraint d’y assister, devant les enfants de la victime, son mari ou à l’inverse, si c’est le mari qui est violé, devant sa femme.
Ces viols institutionnalisés traumatisent physiquement et psychologiquement la victime, mais aussi l’ensemble de son entourage. Plus profondément, de tels actes de barbarie déconstruisent les relations familiales et le tissu social.
La mère n’est plus la mère, le père ne peut plus assumer son rôle protecteur, les enfants abusés sexuellement (parfois des bébés de quelques mois !), qui n’ont pas pu être défendus par leurs parents, sont en insécurité permanente.
La communauté devient vulnérable car il n’y a plus de valeurs, plus de cohésion. Cela fait le jeu des chefs de guerre qui s’emparent des terres et de leurs minerais comme en RDC ou des armées adverses dans une guerre entre états.
L’utilisation du viol comme arme de guerre, n’est pas une question africaine. C’est une question globale qui concerne toutes les zones de conflits à l’exception notable du conflit israélo-palestinienDr Denis Mukwege
Vous attirez en particulier l’attention sur l’avenir des enfants issus de ces viols.
Lorsque vous ajoutez à ce traumatisme collectif qu’est le viol systématique, la naissance d’enfants sans filiation, sans lien avec la communauté et qui vont la plupart du temps être victimes de discrimination, le cocktail devient explosif.
Ces enfants ont des interrogations légitimes sur ce qu’ils sont et d’où ils viennent. Je vois des petits de 7 ans qui commencent à poser des questions embarrassantes. Leur mentir n’est pas une solution.
Ces enfants sont de véritables bombes à retardement et il faut leur venir en aide avant qu’il ne soit trop tard. Cela passe par le soutien psychologique et bien-sur l’éducation.
Dans quel état physique et psychologiques sont les femmes que vous soignez?
Les femmes arrivent souvent dans un état de dissociation mentale. Pour survivre, elles séparent le corps de l’esprit. Elles disent : « On m’a tuée ». C’est une façon de dire : « Je n’existe plus ».
Cette intrusion extrêmement violente dans leur corps est un déni de leur humanité. A l’hôpital de Panzi, nous soignons les blessures physiques mais nous aidons également les femmes au plan psychologique pour qu’elles acceptent de réinvestir leur propre corps.
Après se pose la question de la réinsertion socio-économique. Nous poussons les plus jeunes à étudier. Les femmes qui ont déjà la responsabilité d’enfants doivent, elles, arriver à l’autonomie financière. Agriculture, élevage, petit commerce…
Nous aidons chacune à reprendre une activité. Et je constate que lorsque nous donnons à une femme l’opportunité de s’assumer économiquement, nous venons en aide à toute une famille parce que derrière elle il y a bien souvent des enfants et même un homme à sa charge.
Sa première priorité va être de nourrir ses enfants. Sa seconde priorité, de faire en sorte qu’ils accèdent à l’éducation.
Que pensez-vous de la situation en République Démocratique du Congo depuis l’élection du président Félix Tshisekedi qui a pris ses fonctions fin janvier?
L’avenir du pays est entre ses mains et tout dépend de ce qu’il va faire de son mandat. S’il a le courage d’aller vers la cohabitation comme la constitution lui en donne le pouvoir, il deviendra maître de son destin et pourra faire la différence. Il aura le peuple avec lui et le soutien de la communauté internationale.
S’il opte pour une coalition, ce sera une allégeance à Kabila, un véritable suicide politique, et son gouvernement s’inscrira dans la continuité. Alors nous repartirons pour 10 ans de souffrances. Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, je jugerai les actes.
En 18 ans, le président Kabila n’a jamais montré un seul signe de bonne volonté politique à l’égard de son peupleDr Denis Mukwege
Le trafic de minerais par des bandes armées dans la région du Kivu (Est de la RDC) est à l’origine de cette violence insoutenable. Ces minerais, notamment le coltan, entrent dans la composition des smartphones ou des ordinateurs portables que nous utilisons tous. Y a-t-il selon vous un moyen de faire pression sur les constructeurs ou les États?
Dans les véritables démocraties, les citoyens sont écoutés. Si ceux-ci pouvaient se mobiliser et demander à leurs gouvernements respectifs pourquoi des enfants et des femmes sont réduits en esclavage, mutilés, abusés sexuellement ou massacrés pour que nous ayons des téléphones portables dernier cri, alors la guerre en RDC cesserait.
Il faut comprendre que ce n’est pas une guerre ethnique ou une guerre entre deux pays. C’est une guerre économique car nous possédons 70% des réserves mondiales de coltan dont ont désespérément besoin les fabricants de smartphones et d’ordinateurs.
Ce sont les intermédiaires qui profitent de cette manne financière, pas les populations. Alors si le monde ne peut pas imposer la paix à des gens qui se battent à coups de machettes et de gourdins, autant arrêter tout de suite les Nations Unies !
La RDC ce n’est pas la Corée du Nord, notre gouvernement n’a pas l’arme nucléaire. Il ne faudrait pas attendre qu’on tue le dernier Congolais pour ouvrir les yeux.
Si le monde ne peut pas imposer la paix à des gens qui se battent à coups de machettes et de gourdins, autant arrêter tout de suite les Nations Unies !Dr Denis Mukwege
La politique, vous y songez?
Je suis très bien dans la peau d’un médecin. Disons que je suis un citoyen qui veille sur la citée
Recevoir le Prix Nobel de la Paix en 2018 avec Nadia Murad, jeune irakienne issue de la communauté yézidie, a-t-il eu un impact sur votre combat?
Pour moi il s’agit d’abord d’une reconnaissance, celle des victimes de violences sexuelles dans les conflits et de l’usage du viol comme arme de guerre. C’est très important.
Je me bats depuis 20 ans contre les bourreaux, qu’ils soient rebelles ou gouvernementaux, dans un pays où le déni est total. Cette mise en lumière internationale, tout comme le forum qui s’est tenu au Luxembourg, est une forme de réparation et d’élévation pour toutes ces survivantes.
Certaines m’ont confiées qu’elles avaient dormi comme des bébés après la première journée. Vous vous rendez-compte de ce que ça représente pour ces femmes de pouvoir dormir sereinement ?
Avez-vous peur parfois? (N.D.L.R. le Dr Mukwege a échappé de peu à un attentat en 2012)
Non, je n’ai pas peur.
Alix Etournaud Journaliste, auteure et fondatrice du Huffpost Maghreb
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