Japon : les défis de l’ère Reiwa

Le nouvel empereur du Japon, Naruhito, et son épouse, Masako, lors de son premier discours public, le 4 mai, au palais impérial de Tokyo. 
Editorial. Expansionnisme chinois, désengagement américain, tensions nord-coréennes, réformes
sociétales… autant d’enjeux majeurs auxquels doit faire face le gouvernement japonais mais aussi la nouvelle institution impériale. 
Editorial du « Monde ». Vendredi 3 mai, pour les 72 ans de la Constitution pacifiste japonaise, le premier ministre, Shinzo Abe, a renouvelé son engagement de réviser la Loi fondamentale d’ici à 2020, afin d’affranchir le Japon des contraintes de l’article 9 par lequel il renonce à la guerre, à la menace ou à l’usage de la force comme moyens de règlement des conflits internationaux. Il souhaite aussi que son pays puisse participer à la défense d’un allié menacé.
Intervenant deux jours après le sacre d’un nouvel empereur, ce rappel des ambitions du camp conservateur au pouvoir de faire du Japon un pays « normal » interroge sur les surprises que réserve l’ère Reiwa, inaugurée le 1er mai. Les ères constituent, sauf accident, des temps longs, jalonnés d’événements ou de crises marquants, comme le furent pour l’ère Heisei l’éclatement de la bulle économique et la catastrophe de Fukushima, susceptibles de modifier plus ou moins brutalement le cap de cette nation insulaire de 125 millions d’habitants.


Dans l’ère qui s’ouvre, le Japon devra certainement compter avec le formidable expansionnisme chinois, le désengagement américain, et, qui sait, les missiles nord-coréens – autant de menaces qui favorisent les projets nationalistes de l’actuel gouvernement. Face aux « nouvelles routes de la soie » chinoises, ambition planétaire d’un genre nouveau, Tokyo s’active pour promouvoir une région Indo-Pacifique libre et ouverte, respectueuse de l’Etat de droit, de la liberté de navigation et de la transparence.

Popularité renforcée

Dans ce contexte changeant, le nouvel empereur, Naruhito, dépourvu de prérogatives politiques mais nimbé de l’aura du sacré, agit comme un contrepoids : tout indique qu’il restera fidèle aux postures pacifistes et humanistes de ses parents, aussi bien vis-à-vis des victimes du passé militariste du Japon que de celles des désastres naturels et industriels qui l’ont frappé. Akihito et son épouse ont incarné jusqu’à l’abnégation la modestie et le dévouement – dans une ère qui fut, à ses débuts, marquée par l’hubris d’un pays aveuglé par sa réussite économique.
En devenant le premier empereur depuis deux siècles à abdiquer, le nouvel « empereur émérite », selon la formule officielle, a encore renforcé sa popularité – et celle de l’institution impériale. Mais celle-ci est aussi un symbole de conservatisme : une unique femme était présente à la cérémonie d’intronisation de Naruhito – la seule du gouvernement Abe, ce qui en dit beaucoup sur l’état désastreux de la parité. En 2018, l’Archipel figurait à la 110e place mondiale (sur 149 pays) pour l’égalité hommes-femmes, selon le World Economic Forum
Malgré Fukushima, le Japon n’a pas vu émerger de mouvement écologique digne de ce nom. La contestation ne s’y exprime qu’à la marge, en dépit des inégalités qui montent. Le pays est à la traîne sur le mariage pour tous, et très réticent à adapter sa politique d’asile aux défis du monde d’aujourd’hui – n’ayant accepté que 42 personnes l’an dernier sur 10 000 demandes, le double il est vrai de 2017. L’immigration y reste très limitée – et tributaire des besoins des entreprises. Enfin, les modalités d’application de la peine de mort, ou encore les rigueurs de son système judiciaire, dont l’ex-patron de Renault-Nissan, Carlos Ghosn, a pu faire les frais, continuent d’être dénoncés par les ONG de défense des droits de l’homme.
Certes, la classe politique japonaise a été épargnée par le populisme et les extrémismes. Mais ce conservatisme persistant est un corset qui empêche le pays de se réinventer.