Uranium enrichi : si l'Iran franchit la limite de l'accord sur le nucléaire

Des échantillons d'uranium au laboratoire de l'Agence internationale pour l'énergie atomique (AIEA) à Seibersdorf, en Autriche, en 2018.
Téhéran risque de dépasser, ce jeudi, le seuil d'uranium autorisé par l'accord de Vienne sur le
nucléaire iranien. Le régime menace par ailleurs de reprendre le processus d'enrichissement. Et de revenir ainsi à la période d'avant 2015.

La semaine pourrait être décisive pour les relations entre l'Iran et le reste de la communauté internationale. Pas seulement à cause de la pression américaine qui n'en finit plus de s'accentuer et a failli déboucher sur des frappes aériennes contre l'Iran, le 21 juin. Mais aussi parce que Téhéran devrait franchir un Rubicon jeudi 27 juin : le pays a annoncé qu'il dépasserait le seuil autorisé des 300 kg d'uranium enrichi qui avait été fixé par l'accord sur le nucléaire iranien de 2015.
Cette perspective d'une violation de l'accord de Vienne affole les spécialistes de la question du nucléaire iranien davantage que les tweets rageurs du président américain Donald Trump. "Il ne s'agit pas d'une limite fixée au hasard. C'est le résultat d'un calcul très précis qui devait permettre d'étendre le 'breakout time', c'est-à-dire le temps qu'il faudrait en théorie à l'Iran pour construire une bombe nucléaire. Avant l'accord de Vienne, ce délai était estimé à seulement quelques mois, mais les négociations sur des stocks limités à 300 kg – et quelques autres restrictions – ont permis de l'étendre à environ un an", explique Tytti Erästö, spécialiste du nucléaire iranien au Stockholm International Peace Institute, contactée par France 24. "Ce laps de temps est censé permettre à la communauté internationale d'intervenir avant que l'Iran ne se dote effectivement d'une bombe", précise à France 24 Miles Pomper, spécialiste de la sécurité nucléaire au James Martin Center for Nonproliferation Studies, un institut de recherche sur la menace nucléaire situé à Monterey (Californie).

"La vraie date butoir : le 7 juillet"
Cette menace, qui avait été proférée peu après le retrait américain de l'accord de Vienne en mai 2018, "est un signal politique par lequel Téhéran signifie au monde qu'il devient intenable de continuer à se conformer à l'accord de 2015 sur le nucléaire tout en étant soumis à des sanctions américaines sans précédent", affirme Tytti Erästö. Pour cette spécialiste, c'est une manière de pousser les Européens à faire davantage pour atténuer les effets des sanctions américaines, tout en espérant que Washington revoie sa politique de pression maximale à la lumière de cette escalade.
Tytti Erästö ne croit pas que la menace produise les effets escomptés par Téhéran. "L'Europe a montré qu'elle avait du mal à échapper à l'extraterritorialité des sanctions américaines [le fait que les sanctions américaines s'appliquent également à des entreprises étrangères, NDLR], et les États-Unis semblent plus intéressés par un renversement de régime en Iran que par le fait d'empêcher le pays d'obtenir la bombe", affirme-t-elle.
En revanche, en faisant fi de l'engagement de limiter ses réserves, Téhéran remet le risque nucléaire iranien sur le devant de la scène internationale. Mais il ne suffit pas de stocker l'uranium en grande quantité ; il faut aussi l'enrichir à un niveau suffisant pour qu'il soit utilisable à des fins militaires. C'est pourquoi "la vraie date butoir est le 7 juillet", assure Miles Pomper. Le mois dernier, Téhéran s'est réservé la possibilité d'enrichir à cette date l'uranium à 20 % si rien n'avait été fait, notamment du côté européen, pour alléger le fardeau des sanctions américaines.
En 2015, Téhéran avait pourtant accepté de ne pas enrichir son uranium à plus de 3,67 %. Un niveau largement suffisant pour les applications civiles de l'énergie nucléaire, comme la production d'électricité. "Ce serait donc très provocateur d'aller jusqu'à 20 %. Avant l'accord de 2015, l'Iran avait déjà atteint ce niveau d'enrichissement et l'essentiel de l'effort diplomatique des pays occidentaux consistait à l'empêcher de poursuivre sur cette voie", rappelle Tytti Erästö. L'Iran affirme en avoir besoin pour mener des recherches médicales au sein du centre de recherche nucléaire de Téhéran.

Atomes u-238 contre atomes u-235
"Si pour les besoins civils, un uranium enrichi entre 3 et 5 % est suffisant, il est vrai que pour certaines applications médicales [notamment thérapeutiques, pour le traitement de certains cancers, NDLR], il faut l'enrichir jusqu'à presque 20 %", reconnaît Mike Pomper. Le problème est que l'Iran serait alors dangereusement proche de disposer d'uranium utilisable pour une bombe nucléaire.
Pour des applications militaires, il faut de l'uranium enrichi à 90 %. Mais paradoxalement, il est beaucoup plus rapide d'aller de 20 à 90 % que de 0 à 3,67 %, par exemple. "Si la volonté existe, c'est une questions de semaines ou de mois", affirme Mike Pomper. La raison tient à la nature même du processus d'enrichissement. Ce terme désigne, en réalité, le procédé par lequel les centrifugeuses débarrassent l'uranium de la matière qui n'est pas fissile (l'isotope u-238) pour ne garder que celle qui peut exploser (c'est-à-dire l'isotope u-235). Mais à l'état naturel, il y a une majorité écrasante d'atomes u-238 (99,3 %). Il faut donc enlever bien plus d'isotopes u-238 pour aller à 3,67 % d'enrichissement que pour aller de 20 à 90 %.
À partir du 7 juillet, l'Iran pourra de nouveau enclencher à tout moment un compte à rebours comme il menaçait de le faire avant 2015, lorsque les pays occidentaux craignaient que Téhéran puisse se doter d'une bombe atomique en quelques mois. "Au pire, on se retrouverait dans une crise similaire à celle qui a précédé l'accord de Vienne avec moins de volonté de part et d'autres [États-Unis et Iran, NDLR] de trouver une solution diplomatique", craint Tytti Erästö.
Mais Miles Pomper tient cependant à relativiser la menace : "Avec seulement 300 kg d'uranium enrichi à 3,67 %, Téhéran peut produire entre 5 et 9 kg d'uranium enrichi à 90 %, ce qui peut suffire à un pays disposant du savoir-faire nécessaire, comme la France ou les États-Unis, pour fabriquer une bombe atomique. Mais l'Iran n'en est pas encore là." Il estime qu'il lui faudrait environ trois fois plus de réserves d'uranium pour y parvenir, en l'état actuel des installations iraniennes et de son (in)expérience.
Par France 24