Economie : Sortie du FCFA: la monnaie unique d'Afrique de l'Ouest devrait s'appeler l'éco

Les chefs d'États de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) se réunissent à Abuja ce 29 juin 2019 pour confirmer le nom de la future monnaie unique ouest-africaine, l'éco, et décider de son symbole monétaire. Ce projet, plusieurs fois repoussé, devrait aboutir en 2020. Mais seulement si les 15 pays concernés remplissent les conditions requises.

L'éco, la monnaie unique d'Afrique de l'Ouest, devrait être créée en 2020 pour remplacer les monnaies nationales ou communes, dont le franc CFA des pays africains francophones de l'Ouest. Cette future monnaie des pays d'Afrique de l'Ouest est un rêve ancien, repoussé quatre fois... en 36 ans.  Depuis peu, le projet semble devenir beaucoup plus concret, au point d'imposer un agenda aux dirigeants de l'organisation intergouvernementale régionale, la Cédéao, qui se réunissent en sommet dans la capitale du Nigeria, Abuja, ce samedi 29 juin 2019. Mais de nombreux spécialistes indiquent que cette agenda pourrait être encore une fois repoussé. Un proverbe burkinabé dit que "quand on porte un enfant, il ne sait pas que la route longue" : la première monnaie unique africaine serait-elle cet enfant porté par les membres de la Cédéao ?

Critères de convergence non remplis

Les conclusions des travaux préparatoires, adoptées lors du dernier sommet de la Cédéao le 18 juin à Abidjan, ont permis de dégager un "consensus" sur le nom de la future monnaie, l'éco, préféré à afri et kola . La future monnaie unique éco aurait un "régime de change flexible" par rapport aux monnaies internationales, régime assorti d'une politique monétaire centrée sur la maîtrise de l'inflation et des déficits budgétaires : des "critères de convergences" très proches de ceux qui ont présidé à la création de l'euro, il y a une vingtaine d'années. Seul problème soulevé par plusieurs experts : aucun des 15 États membres ne respecte les critères de convergences. Les ministres et spécialistes réunis il y a dix jours dans la capitale économique ivoirienne ont d'ailleurs fait une mise en garde sur ce respect des critères, déclarés "condition sine qua non pour la création d'une union monétaire crédible".

Selon Abdourahmane Sarr, ancien expert monétaire au Fonds monétaire international (FMI), les dirigeants ouest-africains vont devoir trancher face à ces manques, soit en reportant l'échéance, soit en renonçant au régime de change flexible qui leur est proposé. De plus, selon lui, les huit pays qui utilisent le franc, dont la parité avec l'euro est fixe, "n'ont pas d'intérêt économique à entrer dans une monnaie Cédéao si cette dernière ne doit à court terme que refléter un panier de monnaies de référence, ce qui reviendrait à élargir la zone CFA. Pas plus qu'ils ne gagneraient à intégrer à moyen terme une monnaie flexible qui ne refléterait pas leurs fondamentaux, ni leurs orientations économiques et politiques divergentes". Même s'il peut à terme fluctuer, l'éco "aurait les mêmes inconvénients congénitaux que l'euro, dominé par l'Allemagne et ne correspondant pas à la monnaie qu'il faut pour la Grèce par exemple", souligne l'ancien expert du FMI.

Choix politique incertain ?

Tourner la page d'un franc CFA aux accents coloniaux aurait une portée symbolique forte et serait la concrétisation d'un vieux rêve pour les militants panafricanistes, en particulier avec la sortie de la zone CFA de 8 des 15 pays de la Cédéao. Mais ce choix, soumis ce samedi aux dirigeants réunis en sommet à Abuja, paraît précipité et aurait des conséquences incertaines, qui pèseront pendant des décennies, selon plusieurs experts. Ndongo Samba Sylla, économiste à Dakar de la fondation Rosa Luxembourg estime que "ce serait se lancer dans le vide", affirmant que la monnaie imaginée depuis une trentaine d'années par la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest "ne constitue pas la meilleure voie à suivre". Pour Abdourahmane Sarr, créer l'éco est "un choix politique avec des conséquences à subir par les générations futures". Des études montrent le peu d'intégration — à ce stade — des économies de ces 15 pays : les échanges commerciaux intrazone sont de l'ordre de 10%, la mobilité des travailleurs y est faible, les infrastructures sont déficientes et il manque de spécialisation des secteurs de production, notamment.

Une union monétaire dominée par le Nigeria

Tous ces éléments font dire à Andrew S. Nevin, économiste en chef au cabinet PWC d'Afrique de l'Ouest, basé à Lagos, qu'"une monnaie unique n'est pas une priorité". Selon lui, "la possibilité de faire des échanges entre les pays, chacun dans sa propre monnaie, est plus importante, en plus du développement des infrastructures". En outre, la future zone monétaire serait dominée par le Nigeria, pays pétrolier représentant les deux tiers du PIB de la région et la moitié de sa population. Ndongo Samba Sylla y voit une obligation pour ce pays à diriger de fait la monnaie unique : "On voit mal le Nigeria accepter d'être dans une union monétaire dont il ne serait pas le patron", souligne l'expert.  La politique monétaire des pays membres s'alignera alors probablement sur les besoins du Nigeria, qui risquent de ne pas être "synchrones" avec ceux des autres pays, selon le chercheur de la fondation. Incapables de jouer sur les taux d'intérêt ou de dévaluer leur monnaie, et en l'absence de mécanismes de solidarité budgétaire entre pays riches et en crise, ces derniers n'auraient pas d'autres choix, en cas de choc interne ou externe, que de mener des politiques d'austérité, selon Ndongo Samba Sylla.

Le Nigeria semble avoir levé aujourd'hui ses réserves à l'égard de la monnaie unique d'Afrique de l'ouest. Mais il exige toujours des pays de la zone franc un "plan de divorce" vis-à-vis du Trésor français où les pays de la zone (franc) ont l'obligation de déposer 50 % de leurs réserves de change.
Par information.tv5monde.com