La Terre devient une sorte de monstre incontrôlable tandis que nous perdons la tête

Chronique. D’après la philosophe américaine Donna Haraway, notre planète devient un système
géophysiologique incontrôlable – une sorte de monstre, à l’instar de celui imaginé par l’écrivain américain Lovecraft en 1926, Cthulhu, héros de nombreux jeux vidéos fantastiques.
a Terre est devenue un Cthulhu, l’énorme ­monstre à tête de pieuvre, aux ailes de dragon, en vérité inconcevable, adoré par des croyants déments, « hideuse contradiction de toutes les lois de la ­matière et de l’ordre cosmique », imaginé par l’écrivain américain Lovecraft en 1926 - devenu le héros de nombreux jeux vidéos fantastiques. Dégradée par deux siècles de productivisme industriel, l’urbanisation vertigineuse, le saccage de la biosphère, entraînée par le réchauffement ­atmosphérique dans un emballement climatique accompagné d’« événements majeurs » dévastateurs, possiblement menacée par des processus d’engrenage vers une hausse entre 4 et 5 degrés comme le laisse entendre la théorie dite de l’« étuve », la Terre devient un système géophysiologique incontrôlable – une sorte de monstre. Cthulhu...

« Puissances destructrices/génératrices

C’est la vision dérangeante que développe la zoologue et philosophe américaine Donna Haraway dans son Manifeste Chthulucène (University of Minnesota Press, 2016), où elle nous assure que des puissances terrestres inouïes ont été libérées : « Ces puissances surgissent à travers tout ce qui est Terra. Elles sont destructrices/génératrices et ne sont à la portée de personne. Elles sont inachevées et elles peuvent être terrifiantes. (…) Les forces terriennes tueront les insensés qui persisteront à provoquer. »
Dans la continuité des hypothèses des scientifiques Lynn Margulis et James Lovelock considérant la Terre comme une entité biotique autorégulant l’environnement, ou du philosophe Bruno Latour évoquant « Gaïa la Terre », ­Haraway avance que la planète est entrée en dérégulation, qu’elle devient imprédictible : « Gaïa et ses parentes ne sont pas la Mère ; elles sont des gorgones serpentines comme la mortelle et indomptée Méduse ; elles ne se préoccupent pas de la chose qui se nomme elle-même Anthropos… » Et voilà pourquoi, écrit-elle, l’anthropocène devient un « chthulucène » – une ère chaotique dont elle espère des « régénérations » et une « résurgence de vitalité ».

Déclin cognitif

La métaphore d’une Terre devenue monstrueuse et imprévisible n’est pas seulement poétique, ou fantastique. Car sur la Terre Cthulhu, les humains arrogants qui « industrialisent, super-transportent et capitalisent », qu’Haraway appelle les « faiseurs de fossiles », vivent entremêlés avec les puissances biogéologiques et biochimiques, si bien que des enchaînements imprédictibles causés par le « feu du carbone » peuvent survenir à tout moment…
Par le Monde