L’expansion militaire chinoise trouve un point d’appui au Cambodge

Visite du ministre de la défense chinois, , Wei Fenghe, au Cambodge, le 18 juin 2018, à Phnom Penh. 
Les Etats-Unis révèlent au « Wall Street Journal » l’existence d’un accord secret entre la Chine et le
Cambodge sur l’utilisation de facilités navales.
Les Chinois sont-ils en train de se doter d’infrastructures militaires sur la côte cambodgienne ? La question taraude depuis plusieurs mois les experts, et les Etats-Unis, qui s’en sont inquiétés très officiellement en novembre 2018 quand le vice-président américain, Mike Pence, a posé la question par lettre au premier ministre Hun Sen. Celui-ci s’est empressé de répondre que la Constitution du pays interdisait l’établissement de bases militaires étrangères sur son sol.
Lundi 22 juillet, le Wall Street Journal est revenu à la charge, citant des « sources officielles américaines et alliées » : la Chine aurait signé au printemps un accord secret avec le Cambodge permettant à la marine chinoise d’utiliser la base navale de Ream, dans le golfe de Thaïlande. Le quotidien dit avoir eu accès au protocole d’accord qui a précédé la signature, mais dont on ne sait s’il est exactement similaire à l’accord final : il autoriserait la Chine à utiliser la base navale pendant trente ans, puis au-delà par renouvellement automatique tous les dix ans.
Elle pourrait y placer du personnel militaire, y stocker des armes et y faire accoster des bateaux de guerre. Le projet d’accord prévoit que la Chine construise deux nouvelles jetées, une pour la marine chinoise et l’autre pour le Cambodge. Il permettrait au personnel chinois d’être armé et de disposer de passeports cambodgiens dans le périmètre réservé à la Chine.

Premier investisseur au Cambodge

La base actuelle fut un enjeu stratégique de la guerre froide : bombardée en 1975 par l’aviation américaine à la fin de la guerre du Vietnam, après l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges avec le soutien de Pékin, elle fut utilisée et rénovée par la marine soviétique après l’invasion du Cambodge par le Vietnam, l’allié de l’URSS qui délogea les Khmers rouges du pouvoir en 1979. Les Américains ont recommencé à financer des travaux de réparation de la base en 2007, jusqu’à ce que les relations se détériorent à la suite de la dérive autoritaire de Hun Sen. La Chine est devenue depuis le premier investisseur au Cambodge.

Pékin a fermement démenti tout accord concernant la base de Ream par la voix de ses médias officiels. Le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Wu Qian, a vanté, lors de la conférence de presse de mercredi 24 juillet consacrée à la présentation du livre blanc de l’armée chinoise, « la coopération excellente des armées chinoise et cambodgienne », précisant que celle-ci « ne vise aucune tierce partie ».
En réalité, tout est question de langage : la Chine a pour politique de dénoncer les bases américaines à l’étranger et les accords que les Etats-Unis passent avec leurs alliés pour l’utilisation de bases navales. Elle se targue d’agir autrement : la Chine ne « cherchera jamais l’hégémonie, l’expansion, ni à constituer des sphères d’influence », insiste le nouveau livre blanc de la défense.

Une base à Djibouti

Pékin est pourtant bel et bien en train de se doter de points d’appui maritime : elle a ouvert une base navale à Djibouti en 2017 après avoir longtemps prétendu qu’elle ne le ferait jamais. « A Djibouti, le gouvernement local avait annoncé durant l’été 2015 des “facilités logistiques” accordées à la Chine, qui avait été confirmées quelques mois plus tard. Ici, les deux côtés nient l’existence d’une base. Il s’agit plutôt d’une facilité portuaire, certes exclusive, que d’une base à proprement parler : cela fait penser à l’accord signé entre les Etats-Unis et Singapour pour l’utilisation de la base de Changi », estime Jean-Pierre Cabestan, de l’Université baptiste à Hongkong. « L’aéroport en construction à côté, par les Chinois, puis la proximité de la mer de Chine du Sud, font de cette nouvelle facilité un point d’appui stratégique indéniable », poursuit-il.
L’aéroport se trouve sur un site voisin, à une soixantaine de kilomètres au nord, dans la province de Koh Kong, où une gigantesque concession de 45 000 hectares a été accordée en 2008 à une compagnie chinoise, l’Union Development Group, pour un projet touristique, Dara Sakor – que les Américains soupçonnent d’être à usage dual. Des images satellite de l’Agence spatiale européenne de l’automne 2018, montrent qu’une piste de 3,4 kilomètres va desservir le nouvel aéroport international. Le projet, signalent les experts, est depuis le début soutenu par les plus hautes autorités du Parti communiste chinois.
Le Monde