« Salvini a écrasé le Mouvement 5 étoiles »

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Le ministre de l’intérieur Matteo Salvini a rompu l’alliance que son parti d’extrême droite formait avec le Mouvement 5 étoiles (M5). Il veut désormais gouverner seul. Michele Di Donato, chercheur à l’université de Pise, nous livre son analyse.

L’Italie est plongée dans l’incertitude ce vendredi 9 août après l’éclatement de la coalition au pouvoir depuis 14 mois, décidé au beau milieu de l’été, par le grand favori des sondages, le populiste d’extrême droite Matteo Salvini. Le ministre de l’intérieur l’a martelé lors d’un bain de foule à Termoli : sa priorité est de retourner aux urnes « le plus rapidement possible ». Son parti a déjà déposé au Sénat une motion de défiance envers le chef du gouvernement, pour accélérer la chute de l’exécutif.
Michele Di Donato, chercheur à l’université de Pise, analyse pour « L’Obs » l’implosion de la coalition actée par l’homme fort du gouvernement Matteo Salvini qui a su maîtriser parfaitement l’agenda politique italien depuis son arrivée au gouvernement l’année dernière.
Cette implosion de la coalition populiste au pouvoir est-elle une surprise ?
C’est à la fois attendu et inattendu. Depuis les élections européennes [La Ligue du Nord avait très largement dominé les votes devant le M5 ndlr], des rumeurs circulaient sur une possible rupture entre les deux partis. Des tensions existaient mais elles n’avaient jamais atteint le niveau de ces derniers jours.
En revanche, rompre la coalition en plein été est un élément inattendu. D’habitude, ce type de crise a lieu après le vote du budget, en automne, mais presque jamais à cette période de l’année. C’est très rare. Le Parlement s’apprêtait d’ailleurs à fermer ses portes pour la pause estivale. Au vu de la crise qui s’annonce, il restera donc ouvert.
Pourquoi le M5 a t il perdu son influence ?
Il y a deux facteurs principaux. Tout d’abord, les relations entre le M5 et la Ligue n’étaient pas bonnes. C’était un mariage d’intérêt. Depuis le début, Salvini et Di Maio ont présenté leur entente comme un « contrat de gouvernement » et non comme une alliance politique classique. Des tensions qui existaient déjà avant les élections ont été depuis exacerbées.
Ensuite, les dissensions à l’intérieur du mouvement ont contribué à l’affaiblir. Le leadership de Luigi Di Maio, le dirigeant de 5 étoiles, s’est révélé inefficace. De nombreuses voix critiques sont apparues en interne. L’aile la plus à gauche a reproché à Di Maio d’avoir appliqué les programmes de la Ligue concernant l’immigration notamment. D’autres ont critiqué le manque d’engagement du parti qui n’a pas su tenir tête à la Ligue sur plusieurs projets emblématiques. Par exemple, le mouvement n’a pas su empêcher la validation du chantier du tunnel de la ligne à grande vitesse Lyon-Turin. Le M5 a fait semblant de s’opposer, en disant qu’ils iraient déposer une motion devant le Parlement, tout en sachant que le Parlement allait refuser ! Pour faire clair, ils se sont opposés symboliquement à ce projet de tunnel jusqu’à la fin en sachant qu’il n’y avait pas d’espoir.
A l’inverse, pourquoi Salvini est-il si populaire ?
Avant même les élections européennes, Salvini commençait à prendre de l’importance et à grimper dans les sondages. Depuis, il a le monopole de l’initiative politique. On le voit partout. Le ministre de l’intérieur maîtrise parfaitement « l’agenda setting », c’est-à-dire qu’il donne le rythme de la vie politique.
Salvini a été capable d’aimanter l’opinion publique vers des centres d’intérêts très concrets, qui touchaient directement beaucoup de monde. Et ce, en ne parlant presque que d’immigration de de sécurité. A l’inverse, le M5 essayait d’aborder des sujets économiques en mettant par exemple sur la table une proposition de revenu universel. Mais ce projet ne touche pas directement les gens, qui ne reçoivent pas immédiatement de l’argent dans leur poche.
Salvini a donc privilégié le temps court et la forme tout en rejettant le fond. On a vraiment l’impression qu’il a écrasé le M5. Il n’a utilisé que des slogans très simples, polarisateurs, agressifs et a ainsi créé une division entre les « vrais italiens », ceux qui travaillent et qui souffrent, et les « autres », ceux qui en profitent et qui trahissent les « valeurs » de l’Italie.
Enfin, dernier point pour expliquer son succès : la faiblesse de ses adversaires. On a déjà parlé du M5 mais ils ne sont pas les seuls à être en mauvaise posture. A droite, le parti de Silvio Berlusconi est en crise depuis des années. Personne ne comprend bien son message et sa ligne politique. A gauche, le Parti démocrate est affaibli depuis les élections de 2018 qui ont été dévastatrices pour la formation. Elles ont engendré la chute finale de Mattéo Renzi et de son équipe. Il a fallu presque un an pour choisir un nouveau leader, qui se veut être un homme de synthèse, mais je n’ai pas l’impression qu’il soit capable de fédérer une opposition de centre gauche.
Que va-il se passer maintenant ?
Tout d’abord il faut attendre de voir si le gouvernement démissionne ou non. S’il ne démissionne pas, le Parlement votera pour décider s’il faut oui ou non rétablir la confiance du parlement. Je suis certain qu’ils voteront une non-confiance. Le gouvernement va donc tomber.
Nous aurons ensuite deux possibilités. Un: si le président choisit de dissoudre le parlement, de nouvelles élections législatives seront organisées dans un délai de 45 à 70 jours afin d’élire de nouveaux députés. Dans ce cas-là, des élections se tiendront dans le courant du mois d’octobre.
Deuxième possibilité, une nouvelle majorité est trouvée dans le Parlement actuel. Le parlement ne sera alors pas dissout. Mais ce scénario semble peu probable car la configuration politique actuelle n’est pas la même que celle des élections législatives de 2018.
A cela s’ajoute le problème du vote du budget. Chaque année, le gouvernement doit voter un budget en automne. En cas de dissolution de l’assemblée, on pourrait voir se former un gouvernement de technicien, avec une seule mission : présenter un budget au parlement avant le 31 décembre. Si un accord n’est toujours pas trouvé après cette date, la loi italienne fera augmenter plusieurs imports, notamment la TVA qui passera de 22 à 25 %. Vous imaginez bien que personne ne veut être au gouvernement à ce moment-là, tant cette mesure est impopulaire.
Une chose est claire, en cas de nouvelles élections législatives, Salvini a de grandes chances d’être élu. Les sondages le donnent en tête s’il s’allie avec la coalition d’extrême droite Fratelli d’Italia.
Salvini est-il déjà en campagne électorale ?
Salvini est toujours en campagne ! Depuis 2016, il n’a pas cessé. Il est officiellement ministre de l’intérieur mais n’est jamais à son poste à Rome. Il ne cesse de parcourir l’Italie pour faire ses discours et rencontrer ses partisans. C’est un comportement que les hommes politiques ont lorsqu’ils sont en campagne. Rendez-vous compte, hier, il a fait sa déclaration de rupture de coalition en pleine tournée des plages !
Par Pablo Menguy
nouvelobs.com