Les régions anglophones du Cameroun sont au bord de la faillite



A l’image de la Cameroon Development Corporation (CDC), les entreprises et les travailleurs sont
durement touchés par la crise politico-sécuritaire

Des champs de palmiers à huile et d’hévéas, envahis de hautes herbes, s’étendent à perte de vue. A quelques kilomètres, des plantations de bananiers sont à l’abandon. Sur l’asphalte, les voitures roulent à vive allure. « Si on s’arrête, on risque d’être kidnappé ou tué. Il y a des combattants cachés dans la brousse », avertit le chauffeur. Ces immenses exploitations agricoles qui bordent la route entre Douala et Buéa, au Cameroun, appartiennent à la Cameroon Development Corporation (CDC), le second employeur du pays après l’Etat. La crise qui secoue depuis trois ans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest a plongé la plus grande société agro-industrielle du pays au bord de la faillite.

Quatre millions de personnes sont affectées par le conflit entre combattants indépendantistes anglophones et forces gouvernementales, qui dure depuis bientôt deux ans ; près de 2 000 d’entre elles ont été tuées et quelque 530 000 personnes ont pris la fuite, selon les Nations unies, abandonnant maisons, champs, emplois, entreprises… L’économie de ces deux régions, qui vivent en grande majorité de l’agriculture et de l’agro-industrie, a été sérieusement affectée.
Dans un rapport paru en juillet 2018, le Groupement interpatronal du Cameroun (Gicam) estimait déjà le manque à gagner à près de 270 milliards de francs CFA (environ 412 millions d’euros). Actuellement, le principal mouvement patronal du pays met à jour ses données, mais en interne, une source relève d’ores et déjà qu’au cours de la dernière année, « la situation s’est encore sérieusement dégradée ». Selon elle, « la zone est devenue une zone de guerre, un quasi-no man’s land où il est impossible de faire des affaires ».
Par Le Monde.fr 

Seize employés tués

Pour le Gicam, les opérations « ville morte » à répétition, les intimidations, les rackets, les rapts et les assassinats d’employés et de responsables d’entreprise, ainsi que les attaques ciblées sur des structures parapubliques comme la CDC, détruisent « délibérément » l’économie de cette partie du pays. « Nous sommes pratiquement en faillite », confie-t-on à la CDC. L’entreprise estime déjà ses pertes matérielles et opérationnelles à près de 50 milliards de francs CFA, et ce n’est pas fini.
Des usines, des bureaux, des plantations, des véhicules et des camps d’employés de la société ont été détruits par des groupes séparatistes. En avril 2018, la CDC comptait officiellement 20 280 employés. Ils ne sont plus que 6 270 en activité aujourd’hui, travaillant pour la plupart à la direction générale et aux services techniques, commerciaux et médicaux. Les autres sont majoritairement en congé forcé du fait des violences. Menacés par des groupes sécessionnistes, au moins seize d’entre eux ont été tués. Près de 100 ont été attaqués, certains ont perdu des doigts, une main… D’autres ont été kidnappés, avant d’être libérés après paiement de rançons.
Ce mercredi 17 juillet, à la direction générale de l’entreprise, à Limbé, cité balnéaire du Sud-Ouest, la peur est palpable. Un responsable de l’usine de transformation d’huile de palme a été enlevé à l’aube. « Quand est-ce que tout ça va s’arrêter ? », se désespère une secrétaire. « On vient travailler sans savoir si on rentrera vivant. Des coups de feu éclatent partout. Si tu es kidnappé, tu paies la rançon de ta poche, car l’entreprise nous dit qu’elle n’a plus d’argent », s’inquiète sa collègue. Les salariés, hauts cadres comme travailleurs des champs, cumulent entre sept et douze mois d’arriérés de salaire.

Usines à l’arrêt

« C’est la pire crise que l’entreprise ait jamais connue », soupire Zachée Dissoh Hell, le directeur du département palmiers à huile. Quatre des sept unités de production sont à l’arrêt. Les autres fonctionnent pour la plupart à 20 % de leurs capacités. Les pertes sont estimées à 14 milliards de francs CFA. « La situation empire sur le terrain, car les groupes armés se multiplient et rôdent toujours aux environs », observe un responsable. Ce qui pousse même les employés les plus tenaces à déserter, « jour après jour ».
A Tiko, à 20 km de Limbé, la plus grande des unités de production de caoutchouc, discrètement protégée par des forces de défense, tourne au ralenti. Les hangars de stockage sont vides. « La majorité de nos collègues ont pris peur et sont partis », murmure l’un des derniers travailleurs, sous couvert d’anonymat.
De janvier à juin 2017, 7 260 tonnes de caoutchouc sont sorties des champs, contre 968 tonnes sur la même période en 2019. Les exportations pour le fabriquant français de pneus Michelin, partenaire historique de la CDC, sont devenues insignifiantes. « A cause de la crise, nous sommes incapables d’honorer nos engagements », se désole Kuve Donald Ekema, directeur du département caoutchouc.
A quelques minutes de là, au sein de la branche bananes de la CDC, la situation est encore pire. Depuis septembre 2018, l’entreprise a cessé ses activités. Le manque à gagner est de 30,5 milliards de francs CFA. A Tiko, Jeannette, 47 ans dont seize de service, attend de retourner dans les plantations. Battue par des séparatistes qui lui reprochaient d’avoir défié leur interdiction d’aller travailler, elle a été hospitalisée pendant deux semaines.
Les autres secteurs économiques souffrent aussi. Avant la crise, le Sud-Ouest était la première zone de production de cacao, concentrant 45 % de la production nationale. Lors du lancement de la campagne cacaoyère 2018-2019, la région est passée au deuxième rang, avec 32 % du cacao commercialisé.
« Lorsqu’on considère les recettes issues de l’exportation de cacao et de café, on est à 56 milliards de francs CFA de pertes, soit l’équivalent de 20 % des recettes d’exportation du pays à juillet 2018. C’est énorme pour le café arabica, pour lequel le Nord-Ouest représente 70 % de la production nationale », souligne Pierre Nka, ancien directeur de la rédaction du Quotidien de l’économie.
Pour le journaliste, le Cameroun commence à subir les effets du conflit dans les régions anglophones, avec le manque de devises auquel il fait face depuis plusieurs mois. Une situation aggravée, d’après lui, par l’incendie, le 31 mai, de quatre des treize unités de la Société nationale de raffinage (Sonara), à Limbé. La piste d’un incendie criminel a été écartée, mais les pertes sont considérables : l’unique raffinerie du pays est à l’arrêt pour douze mois et a depuis recours aux importations.
« Cette concomitance d’événements va continuer d’asphyxier le Trésor public camerounais, qui se voit privé de 25 milliards de francs CFA de recettes après l’incendie de la Sonara, poursuit Pierre Nka. A long terme, avec une Sonara sinistrée et une CDC à l’agonie, c’est tout un pan de la souveraineté économique du Cameroun qui est en berne. »

Plantations à l’abandon

La situation est d’autant plus préoccupante que dans les villages encore habités, les populations ont du mal à évacuer leurs récoltes et à se ravitailler en produits de première nécessité. « J’en ai eu marre, peste, sous couvert d’anonymat, un important producteur de cacao du Sud-Ouest désormais réfugié à Douala. Pour aller dans les champs, il faut payer différents groupes d’“ambas boys” [les milices indépendantistes], négocier pour chaque ouvrier courageux qui accepte de travailler avec nous afin qu’il soit protégé. Et une fois les récoltes assurées, il faut encore négocier au niveau des postes des forces de sécurité qui nous demandent de l’argent. Il y a trop de racket. A la fin, tu n’as plus rien. »
Selon le Gicam, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest représentaient, avant la crise, 20 % des productions nationales de maïs, de manioc, de pommes de terre, de haricots et de bananes douces. Aujourd’hui, des hectares de plantations sont à l’abandon.
« L’économie du Cameroun est de plus en plus victime de la crise anglophone. Nous sommes conscients qu’il faut agir, et vite, car avec la baisse des recettes d’exportation, les usines et les plantations à l’abandon, les villages vidés, on court vers un drame économique. Hélas, sans un cessez-le-feu et un retour à la paix, qui dépend des politiques, aucun investissement, aucune aide en milliards de francs CFA ne pourra relever ces entreprises », juge un cadre du ministère du commerce.
A Buéa, la capitale du Sud-Ouest, des jeunes entrepreneurs de la « Silicon Mountain », en référence au nombre et à la qualité des start-up qui s’y créent, vivent au quotidien cette réalité. Certains se sont déplacés vers des zones francophones, plus calmes, pour poursuivre leur activité. D’autres, par choix ou par manque de moyens financiers, ont décidé de rester.
Dans les locaux de l’incubateur ActivSpaces, Valery Colong, le directeur, relate les difficultés du moment et comment l’entreprise s’y est adaptée. La plupart des événements sont désormais organisés dans le quartier administratif de Buéa, plus sécurisé. En prévision des opérations « ville morte » qui se tiennent tous les lundis, les journées d’activité courent du mardi au samedi, et le week-end, du dimanche au lundi.
Après trois années à espérer un retour à la paix, Emmanuel, cofondateur d’une agence immobilière, envisage de quitter Buéa : « Avec la peur des kidnappings, même les propriétaires rechignent à mettre leurs biens sur le marché. Il n’est plus possible de s’attarder ici. »
Le conflit au Cameroun anglophone : une série en cinq épisodes
Au Cameroun, depuis bientôt deux ans, une guerre a éclaté loin des regards extérieurs. Tenues à l’écart des médias, les deux régions anglophones du Nord-Ouest et Sud-Ouest ont basculé dans un conflit d’où n’émergent sur les réseaux sociaux que quelques rares et horribles images d’exactions. Entre les groupes armés qui combattent pour l’indépendance de ces deux régions et les forces armées camerounaises, les civils paient le prix fort. D’après les Nations unies, 4 millions de personnes sont affectées par le conflit. Plus d’un demi-million de personnes ont été déplacées, près de 2 000 tuées. Les enlèvements sont devenus un commerce en pleine expansion alors que l’économie de la région s’effondre. Notre reporter Josiane Kouagheu est allée donner la parole aux acteurs et aux victimes de ce drame.