Premières manœuvres militaires conjointes des Etats-Unis avec les pays d’Asie du Sud-Est

Lors de l’exercice conjoint entre les Etats-Unis et l’Asean, dans le golfe de Thaïlande, le 5 septembre 2019. 
Commencés en Thaïlande, les exercices qui viennent de se conclure à Singapour sont interprétés
comme une volonté d’équilibre de la part de l’Asean, après des manœuvres similaires conduites avec la Chine en 2018.
C’est le souci d’équilibre stratégique qui a conduit les dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) à organiser avec les Etats-Unis de toutes premières manœuvres militaires conjointes. Moins d’un an après, des exercices de même nature organisés entre la Chine et ces mêmes pays d’Asie du Sud-Est, certains analystes voient en effet en ces manœuvres, qui ont débuté au large de la Thaïlande en début de semaine pour se terminer à Singapour samedi 7 septembre, une sorte de réponse du « berger à la bergère ». L’Asean se servirait des Etats-Unis pour envoyer un message d’indépendance à Pékin, acteur régional incontournable au plan de l’économie et du commerce.

Le site Asia Times estime que même si les organisateurs de ces exercices maritimes entre onze nations affirment qu’ils ne sont pas dirigés contre la Chine, ils sont la preuve d’une détermination des Etats-Unis « à faire tout leur possible pour garantir le maintien de la liberté de navigation dans cette région stratégique ». Les tensions restent fortes en mer de Chine du Sud où les Chinois ont renforcé, ces dernières années, leur présence sur des îlots disputés avec le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Taïwan et l’émirat de Brunei. Le 1er août, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo dénonçait à Bangkok la « coercition » chinoise dans la région.

Notoirement divisée

A Singapour, on souligne cependant que cette « première » ne traduit pas l’inflexion d’une quelconque « doctrine » stratégique d’une Asean soucieuse de faire pièce à l’influence chinoise grandissante. D’abord parce qu’une telle doctrine n’existe pas dans cette « Association » notoirement divisée – qui comprend, outre les pays cités ci-dessus, la Thaïlande, Singapour, la Birmanie, le Cambodge, le Laos et l’Indonésie.
Ensuite parce que, selon Manu Bhaskaran, directeur de Centenial, firme de conseil sur les questions économiques et stratégiques, « il est avant tout primordial pour l’Asean de projeter l’image de la neutralité entre Pékin et Washington. Et d’assurer sa position de centralité dans la région. Il faut garder à l’esprit que l’Association ne peut se permettre d’être perçue par Pékin comme une institution qui prendrait part à une stratégie d’endiguement de la Chine… »
Cette analyse rejoint celle publiée par le site The diplomat par Prashanth Parameswaran, expert des questions stratégiques en Asie du Sud-Est : « Cet engagement des pays de l’Asean aux côtés des Américains permet aux nations de l’Asie du Sud-Est de montrer qu’ils sont tout autant capables de renforcer leur coopération avec les Etats-Unis que de maintenir [une relation militaire] avec la Chine. »
Un millier de soldats, huit navires de guerre et quatre avions de chasse ont participé à ces manœuvres dont le trajet les a conduits depuis le golfe de Thaïlande avant de contourner la pointe de Ca Mau, au sud du Vietnam, pour s’achever dans les eaux de Singapour. « L’exercice est plus symbolique qu’autre chose », soulignait malgré tout en début de semaine le quotidien anglophone hongkongais The South China Morning Post ; tout en ajoutant que ces manœuvres pourraient tout de même « donner un peu plus de substance à la stratégie indo-pacifique récemment dévoilée par le Pentagone ».
« Même s’il ne s’agit pas pour l’Asean de choisir entre Pékin et Washington, relève de son côté un expert étranger, le souci de neutralité affichée par Singapour qui, de part sa composante ethnique majoritaire [chinoise han], entretient avec la Chine une relation ambivalente, s’accompagne cependant d’un rappel constant à Pékin par les Singapouriens du principe du droit de la mer et de navigation. »

Exigence chinoise contraignante

Si les stratégies de l’Asean en tant qu’institution peuvent contredire, au niveau individuel, les choix des pays membres – des nations comme le Cambodge ou le Laos sont, par exemple, devenues de très obéissants clients de Pékin –, l’organisation de ces manœuvres conjointes avec les Etats-Unis peut tout de même être analysée comme une manière d’affirmer l’expression d’une volonté de souveraineté régionale.
Car certains pays membres de l’Asean se sont récemment offusqués d’une exigence chinoise pour le moins contraignante exprimée durant des négociations à propos de l’élaboration d’un « code de conduite » en mer de Chine du Sud : Pékin aurait souhaité s’arroger une sorte de droit de veto remettant en question la prérogative des pays de l’Asean d’organiser des manœuvres militaires avec des pays situés hors de la région.

L’importance de ces exercices militaires aux yeux des Américains s’illustre par un détail qui n’en est peut-être pas tout à fait un : le fait qu’ils aient accepté que la marine birmane se joigne aux manœuvres alors que la hiérarchie militaire du « Myanmar », nom officiel du pays, fait l’objet de sanctions par Washington en raison de son rôle dans les atrocités commises contre la minorité musulmane des Rohingya.
Par Le Monde