En Birmanie, à qui profitent les crimes contre les Rohingya ?

En août 2017, 700 000 membres de cette ethnie ont fui au Bangladesh voisin. 
Le journaliste Gwenlaouen Le Gouil, Prix Albert-Londres, livre un implacable réquisitoire et une
salutaire leçon de géopolitique.
D’abord les hommes, généralement abattus par balles. Ensuite les enfants, bébés compris, exterminés à l’arme blanche. Pour les femmes, viols en petits groupes avant éventuelle liquidation. Ces horreurs vécues par des dizaines de milliers de Rohingya, ethnie musulmane honnie en Birmanie (rebaptisée « Myanmar » en 2010), sont méticuleusement recensées et remises dans le contexte politique, économique et religieux d’un pays à majorité bouddhiste par Gwenlaouen Le Gouil, auteur de ce documentaire aussi remarquable dans sa forme que sur le fond.
Cet ancien lauréat du prix Albert-Londres (en 2007), auteur de nombreux films sur le sujet, dont Rohingya, un génocide à huis clos en 2017, et Rohingya, l’exode, grand prix au Figra (Festival international du grand reportage d’actualité) 2018, connaît parfaitement la région, qu’il fréquente depuis une vingtaine d’années. Son nouveau documentaire, qui intègre des séquences de ses reportages précédents, est à la fois un implacable réquisitoire et une salutaire leçon de géopolitique. Sans oublier une plongée dans l’horreur avec ces extraits de vidéos tournées par les bourreaux sur leurs téléphones portables, filmant les coups en hurlant des insultes (« sales métèques » revient en boucle).

Elimination et exode

Il y a l’atrocité des images, mais aussi les témoignages recueillis dans des camps de réfugiés au Bangladesh, chez des survivants de massacres perpétrés soit par des soldats de l’armée régulière birmane, soit par des moines bouddhistes ivres de haine, soit par des villageois que la propagande officielle n’a cessé de mettre en garde contre ces « métèques » musulmans. On y évoque aussi l’attitude pour le moins critiquable d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix en 1991, visiblement dans le déni lorsqu’il s’agit d’évoquer le sort des Rohingya.
Les traces des massacres commis ont été plus ou moins bien effacées. Exemple dans le village d’Inn Din, dans le nord de l’Arakan, où 10 % des habitants sont bouddhistes. Sur des images aériennes, on voit distinctement les maisons intactes des bouddhistes puis, soudain, des champs rasés et un camp militaire. Là vivaient les Rohingya, chassés ou tués. Interrogé rapidement avant que les guides officiels n’interviennent, un villageois avoue face caméra : « On a eu des problèmes avec les métèques… »
On y évoque l’attitude pour le moins critiquable d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix en 1991, visiblement dans le déni
Gwenlaouen Le Gouil retrace donc avec un sens pédagogique bienvenu la longue histoire des Rohingya, musulmans installés depuis des siècles dans la province d’Arakan en Birmanie. Il rappelle que la haine qui poursuit cette ethnie n’est pas récente. A la fin de la deuxième guerre mondiale, les Rohingya se sont rangés du côté des Britanniques, donc des colons. Cette décision ne leur a jamais été pardonnée. Entre 2012 et 2017, les militaires birmans ont orchestré méthodiquement l’élimination et l’exode (700 000 Rohingya ont fui au Bangladesh voisin) de la minorité musulmane. En septembre, une mission d’établissement des faits de l’ONU sur la Birmanie a indiqué « avoir des motifs raisonnables de conclure que les éléments de preuve qui permettent de déduire l’intention génocidaire de l’Etat se sont renforcés depuis l’an dernier » De son côté, la Cour pénale internationale a ouvert une enquête. A qui profite ce crime de masse ? Aux militaires qui sont, de fait, toujours aux commandes. Et lorsqu’on apprend que l’Arakan est riche en uranium et en nickel…
Rohingya, la mécanique du crime, réalisé par Gwenlaouen Le Gouil (Fr., 2019, 62 min).