Menace mondiale pour un conflit nucléaire Inde/Pakistan

Canicule et production nucléaire ne font pas bon ménage 
Alors que les tensions s’accumulent entre Inde et Pakistan, quels seraient les dégâts d’un conflit
nucléaire entre les deux puissances ? Une question dont l’acuité est soulignée par la menace nucléaire agitée par le premier ministre Pakistanais Imran Khan récemment à l’ONU. C’est l’objet d’une recherche publiée hier dans Science Advances. Calculs faits, les scientifiques concluent qu’un conflit où les deux pays ne mettraient en jeu ne serait-ce qu’un tiers de leurs arsenaux nucléaires provoquerait une dévastation régionale, avec entre 50 et 125 millions de morts immédiates. Mais également un mini-hiver nucléaire planétaire d’environ dix ans, accompagné d’une chute des précipitations, aux conséquences dramatiques sur les productions agricoles. Un rappel de la menace que fait peser sur toute l’Humanité les stocks gigantesques d’armes nucléaires des Etats-Unis et de la Russie.
Parue le 2 octobre dans Science Advances, cette étude met en évidence les conséquences dramatiques d’un conflit nucléaire entre Inde et Pakistan : un nombre de morts immédiats supérieur au bilan de la seconde guerre mondiale et un hiver planétaire dévastateur.
13 900 armes nucléaires
Si les deux géants de l’arme nucléaire ont des milliers d’armes (93% des 13.900 existantes), six pays ont en chacun entre 100 et 300, rappellent les auteurs. Le Royaume-Uni, la France, la Chine, Israël, l’Inde et le Pakistan. Les mauvaises relations entre les deux derniers pays, qui s’accusent mutuellement d’occuper une partie de leurs territoires, sont notoires. Le Pakistan  est soupçonné d’armer et soutenir des mouvements terroristes agissant au Cachemire voire sur des cibles ailleurs en Inde (1). Des raisons suffisantes, pour une équipe de physiciens et spécialistes de l’atmosphère, d’explorer les conséquences d’un conflit entre deux ennemis qui augmentent leurs arsenaux nucléaires.
Les arsenaux nucléaires britannique (bleu), français (traits rouges), chinois (traits jaunes), indien (pourpre), pakistanais (vert) et israëlien (orange). Au regard de son poids démographique, géopolitique et économique, la Chine adopte un profil "modeste" particulièrement malin (la "garantie" nucléaire pour un coût modeste au regard des arsenaux américains et russes).
Les arsenaux nucléaires britannique (bleu), français (traits rouges), chinois (traits jaunes), indien (pourpre), pakistanais (vert) et israélien (orange). Au regard de son poids démographique, géopolitique et économique, la Chine adopte un profil « modeste » particulièrement malin (la « garantie » nucléaire pour un coût modeste au regard des arsenaux américains et russes).
L’Inde et le Pakistan n’ont pas seulement les armes nucléaires mais aussi les « vecteurs » sans lesquels elles ne servent à rien : missiles et avions (plus navires pour l’Inde). Ces armes affichent des puissances entre 5 et 12 kt pour le Pakistan, et entre 12 et 40 kt pour l’Inde (la bombe d’Hiroshima faisait environ 15 kt). Des niveaux de puissance qui pourraient augmenter jusqu’à 200 kt d’ici 2030.  Ce sont de « simples » bombes à l’uranium enrichi, utilisables soit sur un champ de bataille contre une armée ennemie… soit pour bombarder une ville.
Déjà quatre conflit conventionnels
Bien sûr, les dirigeants des deux pays ont toujours dit qu’ils n’utiliseraient pas en premier l’arme nucléaire… sauf s’ils subissaient une attaque chimique ou biologique. Comme ces deux pays se sont déjà affrontés avec des armes conventionnelles à quatre reprises (1947, 1965, 1971 et 1999), l’idée d’un conflit entre eux n’a rien de théorique.
Les scientifiques passent en revue quelques scénarios possibles de conflits entre les deux puissances, mais l’intérêt de leur recherche est ailleurs : dans l’études des conséquences de l’usage, même limité aux tiers des arsenaux nucléaires à l’horizon 2025.
Entre 50 et 125 millions de morts
Le scénario étudié est simplifié et n’explore que les conséquences de l’usage « stratégiques » – la destruction des plus grandes cités adverses – des armes. Ainsi, l’Inde est censée tirer 150 armes, mais 15% d’entre elles ne vont pas fonctionner (un scientifique met toujours une barre d’erreur à ses calculs…) et les 25 utilisées pour cibler des sites militaires ne sont pas incluses dans le calcul des dégâts. Toujours sérieux, les auteurs montent à 20% le taux d’échecs des armes « tactiques », utilisées contre l’armée indienne, par le Pakistan. Et ne considèrent pour leurs calculs des dégâts que ses 200 armes stratégiques tirées soit contre des sites militaires et industriels soit vers des villes indiennes (150 armes dont 15% ne vont pas fonctionner).
Résultats ? Des dizaines de millions de morts – entre 50 et 125 millions en fonction des puissances des armes nucléaires utilisées, entre 15 et 100 kt – qui surviennent lors des tirs et de la dévastation totale des zones ciblées. Les Indiens sont plus nombreux à mourir… parce qu’ils sont plus nombreux. Mais le Pakistan perd une part plus grande de sa population.
Tempêtes incendiaires
Mais l’horreur ne s’arrêterait pas là. Si des physiciens de l’atmosphère, spécialistes des modèles numériques utilisés pour la météo et la climatologie sont impliqués dans l’étude, c’est que ces dévastations provoqueraient l’émission massive de particules de suie. Ces scientifiques ont déjà alerté en simulant une guerre nucléaire généralisée entre les Etats-Unis, la Russie, l’Europe et la Chine. Un tel conflit pourrait propulser dans la stratosphère 180 millions de tonnes de particules de suie. De quoi provoquer un hiver nucléaire planétaire, destructeur de la plupart des productions agricoles. Mais que se passerait-il pour un « petit conflit régional » ?
Les scientifiques se sont lancés dans des calculs savants pour estimer la quantité de fumée et de particules de suie qu’impliquerait leur scénario, en particulier les incendies massifs – des « tempêtes incendiaires » – dans les villes.  Ils parviennent à une fourchette entre 16 et 36 millions de tonnes injectées dans l’atmosphère où elles se dispersent (les unes montent dans la stratosphère et vont très loin, d’autres redescendent au sol sous l’effet des pluies). Enfin, un modèle numérique de climat mis au point pour simuler les conséquences du choc avec l’astéroïde qui a déclenché l’extinction de masse d’il y a 66 millions d’années a été utilisé pour simuler l’effet climatique de ces injections massives.
Hiver nucléaire
Les effets sont moins spectaculaires en terme de sévérité de l’hiver nucléaire – le refroidissement planétaire qui découle de l’interruption du flux solaire par les suies – que pour le choc avec un astéroïde ou une guerre nucléaire totale. Mais ils demeurent énormes, notamment par la durée nécessaire au retour à la « normale » pour l’éclairement de la Terre. L’un des résultats les plus importants est qu’il faut environ dix ans pour ce retour à la normale, quelque soit l’ampleur du choc initial.
Si la sévérité de l’hiver nucléaire dépend de l’intensité du choc initial, sa durée pour retrouver un éclairement normal est presque la même, une bonne dizaine d’années, quelque soit l’intensité initiale. Le scénario 46,8 millions de tonnes suppose que tout l’arsenal indo-pakistanais est utilisé. Le scénario 150 millions de tonnes est pour un conflit USA/Russie.
Avec la diminution de l’énergie solaire arrivant sur le sol et les océans, la température de l’air chute, l’évaporation et les pluies également. Un phénomène planétaire mais fortement hétérogène géographiquement.
La température moyenne de la planète peut diminuer de 1°C à 4 ou 5°C pour un conflit régional Inde/Pakistan. Le cas le plus sévère correspond à la température moyenne du dernier maximum glaciaire il y a 20 000 ans. Les précipitations chutent également.
Si le scénario « optimiste », avec une émission limitée à 5 millions de tonnes, se traduit par des effets majeurs mais gérables, ce n’est pas le cas dès les scénarios où plus de 16 millions de tonnes sont émises et dont le choc climatique semble sans parade possible. Les effets sont régionalisés : l’hémisphère nord est beaucoup plus touché que l’hémisphère sud. L’Amérique du Nord ou l’Europe voient leurs températures moyennes chuter jusqu’à 10°C de moins dans le scénario 27,3 millions de tonnes. Quant aux précipitations, elles diminuent drastiquement en Inde et en Chine, de moitié en Amérique du nord-est. Effet secondaire contre-intuitif : la stratosphère se réchauffe (l’inverse de la situation actuelle due au réchauffement des basses couches de l’atmosphère par l’injection de CO2), ce qui entraîne une destruction de l’ozone stratosphérique nous protégeant des ultraviolets solaires.
«toutes les autres nations de la Terre…»
Ce choc climatique se traduit avant tout par un affaiblissement de la production végétale sur les continents et les océans (phytoplancton), le premier maillon de la chaîne alimentaire. Ce qui déclenche une réaction en chaîne dévastatrice, tant pour les flores et faunes sauvages que pour l’agriculture, l’élevage et la pêche. Dans les régions les plus impactées, Inde, Chine, Asie du Sud-est, les récoltes sont quasi nulles les deux années qui suivent le choc, ce qui correspondrait à un collapse cataclysmique de ces sociétés, avec des effets planétaires. Comme l’écrivent les auteurs en conclusion : si les leaders Indiens et Pakistanais prenaient la décision «d’utiliser les armes nucléaires toutes les autres nations sur Terre seraient sérieusement affectées». La conclusion logique : que font ces autres nations pour éviter un tel conflit ? Pour l’instant… elles leur vendent des armes (parfois avec des rétrocommissions, voir l’affaire Balladur/Léotard).
Sylvestre Huet
(1) voir La maison Golden de Salman Rushdie pour la perception littéraire des attentats de Bombay en 1993.
Par le Monde et l'OBS