Moussa Diaw: Macky Sall veut «réussir» son dernier mandat

Moussa Diaw: Macky Sall veut «réussir» son dernier mandat

Ce sont deux coups de tonnerre qui viennent de traverser le ciel
politique sénégalais en quelques jours. Vendredi, l'ancien président Abdoulaye Wade apparaissait main dans la main avec son successeur et désormais adversaire Macky Sall. Ce dimanche, le chef de l'État grâciait Khalifa Sall, l'ancien maire de Dakar. Que signifient ces deux gestes politiques du président sénégalais ? Quelles peuvent être leurs conséquences ? Pour en parler, Moussa Diaw, professeur de science politique à l'université Gaston-Berger de Saint-Louis, répond aux questions de Laurent Correau.

RFI : Khalifa Sall, l’ancien maire de Dakar condamné pour escroquerie sur les deniers publics, gracié par le président Macky Sall quelques jours après une image historique, celle du chef de l’État sénégalais tenant la main de son prédécesseur et maître, Abdoulaye Wade, lors de l’inauguration de la mosquée de Massalikoul Djinane (« les chemins du paradis »), après presque dix ans de brouille. Pour vous, est-ce que c’est une coïncidence ou est-ce que c’est un moment politique qui est en train de s’ouvrir ?
Moussa Diaw : À mon avis, c’est un moment politique qui est en train de s’ouvrir. Ces deux évènements sont étroitement liés. Cette rencontre, ces retrouvailles symboliques dans un espace religieux, c’est l’œuvre du khalife général des Mourides. Pour apaiser le climat, Serigne Mountakha Mbacké est intervenu pour demander aux leaders politiques de se réconcilier et cette médiation a porté ses fruits. C’est la raison pour laquelle le président Macky Sall a décrété la grâce permettant à Khalifa Sall de retrouver la liberté.
Donc pour vous, le chef de la confrérie mouride, le khalife général Serigne Mountakha Mbacké, a joué un rôle essentiel dans ce qui vient de se passer ?
Oui. Il a joué un rôle essentiel en tant que dignitaire religieux. Son rôle, c’est la médiation sociale et la médiation politique. Il y a eu avant même cette rencontre-là des délégations de femmes qui sont allées lui rendre visite, lui parler de la situation, de la tension qui règne dans le pays. Quand il y a des crises sociales, il est souvent sollicité.
Selon vous, quelles peuvent être les étapes suivantes dans ce processus de réconciliation ?
C’est le cas de Karim Wade. La réconciliation entre Abdoulaye Wade et Macky Sall devrait à mon avis déboucher sur des négociations pour que Karim Wade puisse revenir au pays. [Karim Wade est le fils de l’ancien président Abdoulaye Wade. Ancien ministre accusé de détournements de deniers publics, de corruption et d'enrichissement illicite, condamné et gracié, en exil au Qatar depuis 2016].
On comprend à vous écouter que Macky Sall a suivi les conseils du khalife général des Mourides dans les deux actes politiques qu’il vient de poser. Mais est-ce qu’il a également un intérêt politique à afficher cette image de réconciliation ?
Oui. Il a un intérêt à tirer de cette situation parce qu’il entame son dernier mandat et il souhaiterait que ce mandat-là se passe dans de bonnes conditions, parce qu’il y a eu des engagements notamment dans le cadre de Sénégal Émergent, son projet de développement économique et social. Donc, ils veulent une réussite pour ce quinquennat qui est son dernier mandat normalement.
Est-ce que Khalifa Sall va essayer de reprendre le contrôle du Parti socialiste dont il a été exclu ?
C’est une possibilité. La libération de Khalifa Sall pourrait contribuer à resserrer les rangs du Parti socialiste. Mais il va avoir du mal. Il y a Aminata Mbengue Ndiaye, qui a été choisie récemment par le président Macky Sall pour diriger le Haut Conseil des collectivités territoriales, à la place de Ousmane Tanor Dieng. Elle était pressentie aussi pour diriger le Parti socialiste. Mais Khalifa Sall a une aura au niveau de Dakar et aussi des liens forts avec certains leaders des partis socialistes. Avec sa sortie, il pourrait construire quelque chose pour la reconquête du pouvoir.
Au Sénégal, le fait d’avoir été placé en détention pour des raisons qui font polémiques est un accélérateur de parcours politique. On se souvient qu’Idrissa Seck, après la disgrâce, après l’affaire des chantiers de Thiès, après 199 jours passés en prison, avait fini deuxième à l’élection présidentielle de 2007 face à Abdoulaye Wade. Est-ce qu’on peut imaginer un effet politique similaire pour Khalifa Sall ?
Oui, tout à fait. Lorsqu’il a été libéré, on a vu des foules l’accompagner, donc beaucoup de jeunes. Et cela crée une dynamique pour rebondir politiquement comme l’a fait Idrissa Seck. Les leaders politiques actuellement ont déserté l’espace politique sénégalais. Il n’y avait que Ousmane Sonko qu’on entendait. Avec le retour de Khalifa Sall, il va y avoir une reconfiguration de l’espace politique sénégalais. Et il pourrait bénéficier justement de cette longue absence qui fait de lui un leader souhaité dans l’espace politique sénégalais.
Lors de l’élection présidentielle du 24 février 2019, Khalifa Sall qui était alors encore en prison, avait appelé à voter Idrissa Seck. Est-ce qu’il peut rester encore quelque chose de cette alliance politique ou est-ce qu’on a là deux ambitions qui vont forcément elles aussi entrer en confrontation à moment ou à un autre ?
Il n’avait pas le choix. Il était en prison et, par stratégie politique, il a choisi Idrissa Seck. Mais là, ce sera différent parce qu’il a cette ambition de conquérir le pouvoir. Donc, forcément on ira vers des rivalités entre leaders politiques pour pouvoir renforcer leurs positions respectives.
Vous parliez de Ousmane Sonko. Dès la libération de Khalifa Sall. Ousmane Sonko, qui est donc la révélation de la dernière élection présidentielle, a salué en termes chaleureux la libération de son frère, Khalifa Sall. Est-ce que Khalifa Sall et Ousmane Sonko sont susceptibles de se rapprocher politiquement ?
En ce moment, rien n’est interdit. Il y a toutes ces possibilités. L’espace politique était fragmenté, la majorité a profité de cette situation pour renforcer la division au sein de l’opposition, pour éviter qu’il y ait une coalition solide. Mais là, je pense que Khalifa Sall pourrait jouer ce rôle-là, favoriser justement cette dynamique de coalition au niveau de l’opposition. Sa sortie va contribuer à des rapprochements entre les positions. Il y a possibilité d’une reconfiguration de l’espace politique avec des forces nouvelles qui vont se reconstituer à partir du moment où le président Macky Sall termine son dernier mandat.
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