Nucléaire iranien : pourquoi Téhéran fait monter les enchères

Le président iranien Hassan Rohani lors de la "Journée de la technologie nucléaire", le 9 avril 2019.
Asphyxié par les sanctions américaines, l'Iran poursuit sa riposte en continuant sa politique de
désengagement de l’accord de Vienne. Une stratégie destinée à démontrer l’inefficacité de la politique de pression maximale de Donald Trump.
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Chronique d’une escalade annoncée. L’Iran a franchi, jeudi 7 novembre, une nouvelle étape de sa politique de désengagement progressif de l'accord nucléaire de 2015, en relançant des activités d'enrichissement d'uranium, jusque-là gelées, dans son site souterrain de Fordo. Il s’agit de la quatrième phase de cette stratégie de désengagement amorcée le 8 mai, décidée en réponse au retrait unilatéral américain du pacte de Vienne de mai 2018.
Depuis ce retrait ordonné par le président Donald Trump, annoncé à l’époque malgré les assurances de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) que l’Iran respectait les termes de l’accord, les tensions n’ont cessé de monter entre Téhéran et Washington. Et ce, au rythme des vagues de sanctions américaines frappant l’économie de la République islamique.
"C’est une décision importante, les autorités iraniennes franchissent un nouveau pas, parce qu’avec le site de Fordo, qui compte quelque 1 000 centrifugeuses, l’Iran vient de considérablement augmenter ses capacités d’enrichissement d’uranium, indique Siavosh Ghazi, correspondant en Iran de RFI pour France 24. Cela veut dire que Téhéran est déterminé à aller encore plus loin pour accélérer son programme nucléaire, puisque la capacité d’enrichissement a atteint le niveau d’avant l’accord de 2015."
De son côté, Washington a appelé jeudi la communauté internationale à prendre des mesures "sévères" pour faire pression sur l'Iran. "Il est maintenant temps pour toutes les nations de rejeter le chantage nucléaire de ce régime et de prendre des mesures sévères pour augmenter la pression", a dit le secrétaire d'État américain, Mike Pompeo, dans un communiqué.
Asphyxiés par les sanctions, les Iraniens font monter les enchères et tentent, à travers ce bras de fer, à prouver aux États-Unis que leur politique de pression maximale est inefficace et provoque l’effet inverse de celui recherché. En effet, jusqu’ici, Washington n’est pas parvenu à faire plier l’Iran pour négocier un nouvel accord plus complet et plus contraignant, alors que les tentatives de médiation, notamment de la France, sont restées lettres mortes.
"En se désengageant progressivement de certaines clauses de l’accord de 2015, l’Iran cherche à amener les États-Unis à alléger les sanctions, et à ce moment, peut-être, Téhéran se dira prêt à rediscuter", explique Bruno Daroux, spécialiste des questions internationales à France 24. Une perspective qui n’est pas à l’ordre du jour pour les Américains.
"Une sorte de résistance maximale"
"C’est une stratégie défensive, une sorte de résistance maximale à la politique de pression maximale menée par l’administration Trump, poursuit Bruno Daroux. L’Iran refuse de céder et franchit étape par étape des lignes jaunes, mais pas encore la ligne rouge qui consiste à enrichir l’uranium à 5 %."
Le porte-parole de l'Organisation iranienne de l'énergie atomique (OIEA), Behrouz Kamalvandi, a annoncé jeudi que les centrifugeuses de Fordo allaient monter progressivement en puissance jusqu'à produire, à partir de samedi matin, de l'uranium enrichi à hauteur de 4,5 % en isotope 235. Il s’agit du taux maximum d'enrichissement auquel l'Iran se limite depuis juillet, niveau supérieur au plafond fixé par l’accord de Vienne (3,67 %).
Enrichi jusqu'à 5 %, l'uranium sert de combustible à des centrales nucléaires, tandis qu’à 20 %, il alimente les réacteurs de recherche. Au-delà de 90 %, il peut servir à fabriquer l'arme atomique. Mais paradoxalement, il est beaucoup plus rapide, par effet de levier, de passer de 5 à 20 % et de 20 à 90 % que de 0 à 3,67 %.
"Une réponse à l’inaction des Européens"
Avec cette stratégie, l'Iran espère également contraindre les parties européennes signataires de l’accord (la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne) à tenir leurs promesses de compensation des sanctions américaines. Téhéran est notamment ulcéré par la lenteur de la mise en œuvre d'Instex (Instrument in Support of Trade Exchanges), un mécanisme de troc créé début 2019 pour l'Iran par les Européens et destiné à permettre aux entreprises de l'UE de faire des affaires avec l'Iran en évitant d'utiliser le dollar.
"Cette escalade est bien entendu une réponse aux sanctions américaines, qui frappent durement l’économie iranienne, mais c’est aussi une réponse à l’inaction des Européens qui avaient promis à Téhéran, il y a un an déjà, de prendre des mesures économiques pour compenser ces sanctions et permettre au pays d’exporter son pétrole et restaurer ses relations bancaires avec le reste du monde", décrypte Siavosh Ghazi.
Et d’ajouter : "Le 5 novembre, certains journalistes iraniens ont été emmenés sur le site de recherche de Natanz où de nouvelles centrifugeuses leur ont été montrées, encore plus modernes et avec des capacités beaucoup plus importantes que celles qui sont actuellement en service, jusqu’à 50 fois plus importantes pour enrichir l’uranium, ajoute Siavosh Ghazi. Cela démontre que les autorités iraniennes s’engagent dans un bras de fer très dur avec les Occidentaux en menaçant d’accélérer encore plus les activités nucléaires du pays, s’ils restent inactifs."
Début septembre, l’Iran avait laissé entendre qu’il reviendrait à l'application complète de l'accord de 2015 seulement s'il est capable de vendre son pétrole et de profiter sans entrave de l'argent de ces ventes. Le président Hassan Rohani a donné un nouveau délai de deux mois aux Européens, soucieux de sauver le pacte de Vienne, pour trouver des solutions de contournement. Dans le cas contraire, l’Iran poursuivra sa politique de désengagement.
"La position des Européens n’est pas aisée, conclut Bruno Daroux. Les Iraniens leur demandent, ainsi qu’à la Russie et à la Chine, de les aider à contourner les sanctions américaines, seulement ils ne peuvent pas s’opposer à la pression de l’administration Trump sans compromettre leurs propres intérêts économiques aux États-Unis."
Par France 24