"Un siècle de réfugiés", un livre photo comme "arme contre l'indifférence"

Dans le bus qui les conduit vers un centre d’hébergement, une mère et son enfant regardent le paquebot affrété par le gouvernement grec pour les transporter au Pirée en réponse à l’aggravation de la situation dans les îles grecques de Kos, Lesbos et Chios, en 2015.
Tout au long du XXesiècle, les photographes n'ont eu de cesse de témoigner de l'exil. De la Grande
Guerre aux conflits plus récents, un ouvrage reprend ces clichés emblématiques, tout en racontant l'évolution du regard que nous portons sur les réfugiés.
Des républicains espagnols traversant la frontière française, des "boat people" vietnamiens en mer de Chine, des Syriens sur les routes d'Europe centrale, des Latino-Américains tentant de franchir le mur de Donald Trump... Nous avons tous en tête des images de réfugiés. Qu'elles datent de la Première Guerre mondiale ou des conflits contemporains au Moyen-Orient, les vagues de déplacement ont été nombreuses. Et la crise des migrants est toujours d'actualité.
Dans son dernier ouvrage "Un siècle de réfugiés" (éditions du Seuil), l'historien Bruno Cabanes, titulaire de la chaire d'histoire militaire moderne de l'Université d'État de l'Ohio, a choisi de retracer l'histoire de ces exodes en analysant ces clichés qui illustrent depuis plusieurs décennies nos journaux. Il revient pour France 24 sur ce regard si particulier des photographes qui a évolué depuis un siècle.
France 24 : Comment vous est venue l'idée de faire un livre sur les photographies de réfugiés ?
Bruno Cabanes : Il y a quelques années, j'avais travaillé sur l'aide humanitaire au lendemain de la Première Guerre mondiale, notamment à destination des réfugiés russes qui fuyaient leur pays à cause de la guerre civile. C'est l'époque où se développent les premières organisations non gouvernementales, comme Save the Children ou le Near East Relief. Ces organismes transnationaux font face à plusieurs défis : celui d'envoyer sur le terrain du personnel médical et de faire parvenir des vivres aux réfugiés, mais aussi celui de récolter de l'argent auprès de donateurs privés. C'est là qu'intervient la photographie humanitaire.
D'anciens photographes de guerre sont envoyés à Constantinople, à Athènes, à Berlin, où se pressent les réfugiés, pour saisir les situations de détresse. Il faut trouver les moyens d'émouvoir le public sans pour autant le lasser, car au lendemain de la Grande Guerre, la plupart des pays occidentaux ont d'autres préoccupations, comme la reconstruction des régions détruites par les combats, la réintégration des anciens combattants ou le retour des prisonniers de guerre. J'ai donc commencé à travailler sur la photographie humanitaire comme historien de la guerre.
Guerre 1914-1918. Arrivée de réfugiés serbes en France, en 1915. Débarquement à Marseille.
Guerre 1914-1918. Arrivée de réfugiés serbes en France, en 1915. Débarquement à Marseille. © Maurice-Louis Branger/Roger-Viollet.
De quand datent les premières photographies humanitaires ?
Les premières photographies humanitaires, c'est-à-dire des photographies destinées à documenter et à dénoncer la misère humaine, datent des guerres balkaniques de 1912-1913, une période où les déplacements de populations sont particulièrement importants. N'oubliez pas que c'est aussi l'époque où commence à émerger un droit humanitaire international avec les conventions de La Haye de 1899 et 1907, qui fixent les règles du droit de la guerre et cherchent à endiguer les exactions contre les civils. La photographie est alors utilisée comme preuve des crimes contre le droit international perpétré dans les guerres balkaniques.
Quelques mois plus tard, au moment de l'invasion de la Belgique et du nord de la France, à l'été 1914, les violences de l'armée allemande jettent sur les routes de l'exode des centaines de milliers de réfugiés. À l'arrivée à Paris de ces derniers, des photographes professionnels cherchent à faire partager l'expérience de ces hommes, femmes et enfants, en les photographiant, hagards, poussant parfois des landaus chargés de quelques biens à travers les rues de la capitale. La photographie humanitaire participe alors de l'intense campagne de propagande de la Grande Guerre.
Vous montrez à travers ce livre que le regard sur les réfugiés a changé au cours des décennies. Quelles ont été les principales évolutions ?
Après la période que je viens d'évoquer, le premier grand tournant fut la guerre d'Espagne. Alors que les clichés du début du XXe siècle représentaient surtout des foules de réfugiés, les photographes cherchent alors à saisir des expressions individuelles, des postures, des visages. C'est une question de juste distance, aurait dit Capa, pour qui il s'agissait d'ailleurs autant d'un problème esthétique que moral. L'engagement de nombreux photographes dans la guerre d'Espagne est bien connu. Un épisode me semble bien résumer cette nouvelle manière de photographier les réfugiés, c'est le moment où près de 500 000 républicains espagnols se pressent au col du Perthus, après la chute de Barcelone en janvier 1939, dans l'attente de l'ouverture de la frontière française.
Le deuxième grand tournant de la photographie humanitaire, me semble-t-il, c'est la fin des années 1960 et le début des années 1970 avec la crise du Biafra et les "boat people". Une nouvelle génération de photographes, comme Gilles Caron, très marqué par son expérience pendant la guerre d'Algérie, accompagne le développement d'ONG comme Médecins sans frontières. L'appareil photographique est utilisé comme une arme contre l'indifférence de l'opinion publique.
Dans les années 1990, la photographie des réfugiés connaît enfin une forme de dérive sensationnaliste. Pensons par exemple à la campagne publicitaire obscène de la marque Benetton représentant un bateau sur lequel s'est entassé un véritable essaim humain de réfugiés albanais.
Ce groupe de réfugiés vietnamiens, boat people, qui sont arrivés sur un petit bateau, qui a coulé sur la mer de Chine, 1978
Ce groupe de réfugiés vietnamiens, boat people, qui sont arrivés sur un petit bateau, qui a coulé sur la mer de Chine, 1978 © Kaspar Gaugler/ UNHCR
Encore aujourd'hui, nous faisons face à ces photos presque quotidiennement. Quel rôle jouent-elles dans notre perception des réfugiés ?
Ces photographies déterminent complètement la manière dont nous percevons les réfugiés. C'est pour cela qu'elles sont si importantes, pour cela aussi que les photographes ont une responsabilité morale car que voyons-nous le plus souvent ? Des foules et non pas des individus ; des hommes et des femmes figés dans le présent. Que savons-nous des raisons pour lesquelles ils ont fui leur pays ? Sans passé et sans avenir, souvent la photographie ne fait que renforcer leur déshumanisation. La philosophe Hannah Arendt, qui avait dû fuir l'Allemagne nazie, l'exprime magnifiquement dans un petit texte de 1943, intitulé "Nous autres réfugiés" : "Si l'on nous sauve, nous nous sentons humiliés, et si l'on nous aide, nous nous sentons rabaissés".
Génocide au Rwanda. Foule de réfugiés rwandais transportant leurs biens vers le camp de Benaco (Tanzanie), mai 1994.
Génocide au Rwanda. Foule de réfugiés rwandais transportant leurs biens vers le camp de Benaco (Tanzanie), mai 1994. © Thielker/Ullstein Bild/Roger-Viollet
Avez-vous conçu ce livre dans l'idée de déconstruire certains clichés tenaces sur les réfugiés ?
Oui, c'est un livre d'histoire, mais c'est aussi un livre engagé. Après avoir longuement travaillé sur ces milliers d'images de réfugiés, ce qui ne cesse de me frapper, c'est la violence qu'elles infligent à ceux qui sont photographiés. Cette violence ne tient pas seulement à la position dans laquelle la photographie les maintient : celle d'objets soumis à la pitié, à la curiosité ou au voyeurisme. Elle vient aussi du moment où elle les fige, celui de leur sauvetage ou de leur prise en charge par les organisations humanitaires. Les hommes et les femmes ainsi photographiés cessent d'être des individus avec des projets d'avenir. Ils sont réduits à l'état de rescapés. Beaucoup de photographies donnent aussi, plus ou moins confusément, l'impression d'une invasion. Or je voudrais rappeler un fait : à l'heure actuelle, 85 % des mouvements de population se font entre pays du tiers-monde, pas du Nord vers le Sud.
Des photographes contemporains essayent-ils aujourd'hui de les représenter différemment ?
Cet ouvrage est effectivement un hommage à toute une nouvelle génération de photographes dont j'admire le travail : Sergey Ponomarev, Tyler Hicks, Yannis Behrakis, Anabell Guerrero, Anne A-R et beaucoup d'autres. Ils ont entrepris de redonner une voix aux réfugiés en leur confiant le soin de photographier leur quotidien, en s'intéressant aux vies individuelles plutôt qu'aux destins collectifs, en accompagnant les photographies de textes qui expliquent par quelles difficultés ils sont passés, ou simplement en leur redonnant un prénom, un âge. D'autres s'intéressent aux objets que les réfugiés ont emportés avec eux. Il me semble qu'ils offrent, chacun à sa manière, la possibilité d'un échange entre celui qui regarde et celui qui est regardé.
Des gens escaladent une section de la frontière pour se rendre aux États-Unis alors que des membres d’une caravane de demandeurs d’asile d’Amérique centrale se rendent à un rassemblement le 29 avril 2018 à Tijuana, dans la Basse-Californie du Nord.
Des gens escaladent une section de la frontière pour se rendre aux États-Unis alors que des membres d’une caravane de demandeurs d’asile d’Amérique centrale se rendent à un rassemblement le 29 avril 2018 à Tijuana, dans la Basse-Californie du Nord. © David McNew/ GettyImages

 Par France 24