Louise Mushikiwabo : « Je trouve que le monde manque de solidarité à l’heure du coronavirus »

Louise Mushikiwabo, en janvier 2019 à Paris.
Le 20 mars, l’Organisation internationale de la francophonie fête ses 50 ans. Sa secrétaire générale,
arrivée à son poste en janvier 2019, s’attache à moderniser l’idée de francophonie dans un monde qui en a un peu oublié les valeurs.
Elle aimerait plus de « solidarité » alors que la pandémie due au coronavirus commence à toucher l’Afrique, le continent le plus fragile. Louise Mushikiwabo, la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), arrivée en janvier 2019 à la tête de cette institution qui regroupe 88 pays, était l’invitée d’Internationales sur TV5 Monde, samedi 14 mars, en partenariat avec Le Monde.
Depuis 14 mois, l’ex-ministre des affaires étrangères du Rwanda, s’attache à dépoussiérer cette vieille maison qui fête ses 50 ans le 20 mars. A ce poste, Mme Mushikiwabo vit des moments politiques majeurs, comme le sommet de Pau sur le Sahel sur lequel elle revient.

La francophonie porte la valeur de la solidarité. Trouvez-vous le monde « solidaire » face à la pandémie due au coronavirus ? L’Europe ne s’est pas portée au secours de l’Italie, ce sont les Chinois qui, ces dernières heures, sont arrivés sur le sol italien…

Je trouve que le monde manque de solidarité. Il y a des aspects de la vie moderne avec ces frontières qui sont pratiquement ouvertes, qui demandent qu’on se tienne la main dans des moments comme celui que nous vivons aujourd’hui avec le coronavirus, mais aussi sur des questions de sécurité, de terrorisme, de migration ou de climat.
L’organisation que je dirige, puisque notre ADN, c’est la solidarité, va trouver le moyen de s’intéresser à ce qui se passe à travers le monde ; dans des moments comme ça, rien que le soutien moral fait du bien. C’est très important. Nous allons nous demander ce qu’on peut apporter à nos pays membres. Nous ne sommes pas dans le domaine de la santé, certes, mais peut-être que nous pouvons être utiles d’une manière ou d’une autre.

Le Rwanda a enregistré aujourd’hui son premier cas de coronavirus. Le Maroc hier a fermé les lignes en provenance ou en direction de la France et d’autres pays. Faut-il craindre que l’Afrique soit le prochain épicentre de la pandémie ?

J’espère que pour une fois l’Afrique ne va pas être sérieusement frappée par cette pandémie. Mais au rythme où se répand la contagion avec le mode de vie actuel, les voyages, le commerce, il est presque impossible de limiter la contagion. J’ai vu que beaucoup de pays africains sont préparés. Peut-être faudra-t-il quand même voir comment apporter de l’aide ici et là et échanger sur les bonnes pratiques qui aident à se protéger.

Les pays du continent ont des infrastructures sanitaires fragiles. Redoutez-vous un impact fort en Afrique ?

Il est vrai que les systèmes sanitaires ont beaucoup de lacunes. En même temps j’ai suivi la crise Ebola et je crois que ces dernières années, il y a eu une préparation à faire face à ce genre de virus. Il y a eu ces dernières années un énorme élan de solidarité aussi qui est parti de l’Union africaine, du secteur privé aussi car des hommes et des femmes d’affaires africains se sont impliqués avec leurs ressources financières ; des volontaires sont allés dans plusieurs pays touchés par Ebola. Même si beaucoup de pays vont avoir beaucoup de difficultés, c’est une préparation et les réflexes sont là.

En ce moment très particulier, depuis votre poste, avez-vous un message à adresser au monde de la francophonie ?

Il faudrait qu’on soit tous sages, qu’on se calme un peu parce que cela nous permet de mieux réfléchir et surtout d’interagir ; ce dont on aura besoin. Dans des périodes comme ça, la panique – je vois les supermarchés ici – est une réaction normale, mais au niveau des structures nationales, étatiques il faudrait qu’on se calme, et que partout on suive de manière scrupuleuse les consignes des professionnels de santé, les mesures proposées par les scientifiques et les médecins. Qu’on soit ou non dans un pays déjà infecté.

Il y a eu sur les réseaux sociaux des réactions très virulentes, parfois même de colère, contre la France qui est accusée d’infecter le continent africain. Votre réaction à ces messages ?

On ne peut pas fermer nos pays. Le plus important est de se préparer, d’avoir des structures en place pour l’arrivée des visiteurs, des endroits pour les quarantaines si on en a besoin car la circulation ne peut pas être arrêtée dans le monde d’aujourd’hui.
En janvier, vous étiez au sommet de Pau, une réunion consacrée au Sahel qui a réuni les présidents des pays du G5 autour d’Emmanuel Macron. Quel rôle y avez-vous joué ?
Le sommet de Pau a une grande importance à mes yeux, car il a permis de redémarrer la machine. La situation du Sahel est un problème qui nous inquiète et pour lequel on n’arrive pas à trouver de solutions immédiates. Mon rôle, comme celui de l’Union africaine, du secrétaire général des Nations unies est d’apporter un soutien aux chefs d’Etat présents ; une remobilisation de nos Etats membres pour le Sahel.

Est-ce que le fait d’être rwandaise, d’avoir vécu dans un pays qui s’est déchiré et reconstruit vous donne une légitimité plus grande à vous adresser aux pays du Sahel en train de se fragmenter entre les différentes ethnies ?

Plus que la légitimité, le fait d’être rwandaise me donne une sensibilité. Je sais que les conflits intercommunautaires sont un vrai poison. Si on n’arrive pas à les arrêter à temps, ça devient plus compliqué plus tard. Mais ce qui est sûr, c’est aussi qu’il y a beaucoup de manipulations autour de ces conflits. Des aspects primitifs qui reviennent sous forme de conflits politiques, sécuritaires.

Ce sommet s’est tenu dans le contexte d’un sentiment antifrançais qui s’est développé notamment au Mali face à la présence militaire française de l’opération « Barkhane ». Comment analysez-vous cela ?

La frustration engendre des sentiments de ce type. Et il y a beaucoup de frustration sur la vie dans la région. Et quand il y a frustration, on cherche un responsable… La relation entre la France et ses anciennes colonies doit être rafraîchie, renouvelée. Un dialogue sans tabou doit s’instaurer entre ces populations et la France. L’histoire évolue. Le président Macron veut une relation beaucoup plus saine, il faut y travailler…

Autre moment historique, le 5 mars à Yamoussoukro, le président ivoirien, Alassane Ouattara, annonçait qu’il ne serait pas candidat à sa succession. Vous l’aviez rencontré quelques semaines avant…

Oui, et le plus important dans cette annonce c’est que les chefs d’Etat fassent ce que la majorité des Ivoiriens souhaitent.

Vous aviez aussi rencontré Alpha Condé qui termine son deuxième mandat en Guinée et pourrait changer la Constitution pour en briguer un troisième…

Ne vous imaginez pas que je dévoilerai mes discussions avec les chefs d’Etat sur ce plateau… Mais il n’y a pas de deal entre l’Occident et les chefs d’Etats africains. Ces derniers doivent répondre aux attentes et aux besoins de leurs populations. Nous avions en Guinée une mission d’assistance sur les fichiers électoraux. Nous avions été invités sur un aspect pour moi très problématique puisqu’il touche au nombre des électeurs puis nous avons été avons été « désinvités » après avoir terminé ce rapport et fait nos recommandations. Mais la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest a été à son tour invitée et j’espère que la Guinée ne va se fâcher avec tout le monde.
Une question sur vos avancées à la tête de l’OIF, où vous êtes arrivée en janvier 2019. De quoi êtes-vous la plus fière ?
Je souhaite une francophonie qui ait plus d’impact sur la vie des gens. Alors depuis mon arrivée, je suis fière de l’excellente relation entre nous, le siège à Paris, et les Etats membres. Je rencontre de leur part beaucoup de soutien et une volonté de redynamiser notre organisation. D’autre part, je vois aussi que depuis un peu plus d’un an, notre organisation a plus de visibilité sur la scène internationale. Nous sommes en route vers l’efficacité… la machine multilatérale est assez lourde. Mais on a commencé par revoir tous nos programmes.

Impossible de vous recevoir sans vous interroger sur la mort de Kizito Mihigo dans une prison de Kigali. Ce chanteur, rescapé du génocide tutsi, a été considéré comme négationniste pour une chanson qui dénonçait des exactions commises par les soldats du Front patriotique rwandais. L’enquête a conclu à un suicide, mais des ONG ainsi que des officiels américains et britanniques en doutent. Avez-vous une réaction ?

Le doute qui plane sur la mort de ce jeune homme a beaucoup à voir avec l’instrumentalisation des politiciens. Sa vie a été ôtée à sa famille pour être utilisée par des prédateurs de la vie politique rwandaise. Ce jeune homme avait basculé dans une sorte de recherche de célébrité auprès de toute sorte d’individus qui n’étaient pas des gens qui voulaient du bien au pays. Les suicides dans les prisons ne sont pas particuliers au Rwanda. Ce que je regrette,c’est que la diaspora, qui a des réclamations, utilise ce jeune pour un « Rwanda bashing ».

Propos recueillis par et