Coronavirus: des industriels s'attaquent aux lois sur l'interdiction du plastique

Les 193 pays de l'ONU réclament un accès
Profitant de la crise provoquée par la pandémie mondiale de Covid-19, l'industrie du plastique tente
de mettre en avant les qualités sanitaires du plastique à usage unique et ainsi repousser les lois visant à l'interdire.

Accusé d'avoir un rôle majeur dans la pollution, notamment celle des océans, le plastique à usage unique a mauvaise presse. Pourtant, avec la crise sanitaire due au Covid-19, sa production à destination du marché de l'alimentation explose et les industriels du secteur espère faire changer la vision de ce matériel polluant. L'industrie du plastique, qui voit d'un mauvais oeil les législations contre leurs produits à usage unique, trouve dans cette épidémie l'occasion de montrer l'importance du plastique, et de demander le report, voire l'annulation, de certaines interdictions.
Refus des instances européennes
Au niveau de l'Europe, c'est le 8 avril que l'EuPC, le lobby des transformateurs de plastiques européens, a tenté de faire valoir les intérêts des quelques 50 000 entreprises qu'il représente. Dans un courrier adressé à la Commission européenne, le représentant d'intérêts estime que cette dernière, « n'a pas pris en compte les conséquences hygiéniques du bannissement ou de la réduction des plastiques à usage unique ». Il demande donc à la Commission de reporter la directive européenne sur le plastique à usage unique (SUP) « d'au moins une année supplémentaire au niveau national » et de « lever toutes les interdictions » déjà mises en place.
Une demande à laquelle la Commission a répondu quelques jours plus tard, refusant toutes modifications dans la législation contre les SUP. « Les délais prévus par le droit de l'UE doivent être respectés », indique-t-on à la Commission qui rappelle qu'il existe déjà « des exceptions pour les dispositifs médicaux ». En effet, l'industrie plastique fournit beaucoup de matériel indispensable aux hôpitaux, non concerné par les directives européennes.
« C'est un soulagement. On avait des craintes au niveau européen et la réponse de la Commission est très ferme et très claire », explique à RFI Laura Chatel, responsable de campagne à Zero Waste France. Elle est d'autant plus rassurée par la conclusion de la Commission, qui explique que dans les circonstances actuelles où la gestion des déchets est sous pression, « il est d’autant plus important de poursuivre les efforts globaux de réduction des déchets ».
Aux États-Unis, « les arguments du lobby du plastique portent beaucoup »
Mais si les craintes étaient si vive en Europe, c'est car outre-Atlantique, « les arguments du lobby du plastique portent beaucoup », regrette-t-elle. Aux États-Unis, la communication de l'industrie du plastique mettant en avant le risque sanitaire des sacs réutilisables s'est intensifiée en février, selon un rapport de Greenpeace USA. Le but étant de faire passer un message expliquant que le plastique serait un matériau protégeant du coronavirus. Certaines entreprises expliquent même que le sac réutilisable serait davantage un facteur de propagation du virus, contrairement au sac plastique à usage unique.
Dès la mi-février, le président de la Plastics (Association de l'industrie du plastique), Tony Radoszewski, déclarait que « les plastiques sont les matériaux de choix dans le domaine médical depuis des décennies » et que nous vivions « en meilleure santé, plus longtemps et mieux grâce à ces matériaux ». Certaines entreprises qualifient le sac plastique comme une « barrière » au virus.
S'en est suivie une série de communiqués et de messages adressés aux autorités. Les 18 et 19 mars, la Plastics a notamment envoyé deux lettres au gouvernement américain. L'une au ministère de la Santé américain et l'autre directement à la Maison Blanche. Dans la première, le lobby américain du plastique affirme que selon plusieurs études « le sac réutilisable peut propager virus et bactéries ». Il demande au ministre de la Santé de prendre position contre les interdictions des sacs en plastique à usage unique et de calmer « les écologistes et les élus qui mettent en danger les consommateurs et les travailleurs » en insistant sur l'interdiction de ces produits.
Plusieurs interdictions locales reportées
Si la décision n'a pas été prise au niveau fédéral, le discours des industriels fait son effet. Plusieurs autorités ont d'ores et déja levé leurs interdictions. C'est notamment le cas de l'État du Maine ou même de celui de New-York, qui a reporté l'interdiction des sacs en plastique au 15 juin. Certaines entreprises, comme Starbucks, font également machine arrière, a repéré Le Monde. La firme impose à partir de maintenant à ses clients de se servir de gobelets à usage unique et refuse toutes tasses réutilisables.

Mais les États-Unis ne sont pas un cas isolé. Au Canada, plusieurs villes ont  annoncé le report d'interdictions votées l'année dernière. La province de Terre-Neuve, par exemple, a reporté sa législation au 1er octobre prochain. « Les industriels exploitent les peurs qui entourent cette pandémie », dénonce Agnès Le Rouzic, chargée de campagne Océans et Plastique chez Greenpeace.
Depuis quelques semaines, les messages affluent dans un sens comme dans l'autre. Certaines ONG se mobilisent pour tenter de contrer le message véhiculé sur le risque de propagation du virus via les sacs réutilisables. C'est donc en ce sens que les organisations environnementales du New Jersey ont pris contact, le 31 mars, avec les 54 maires de l'État ayant mis en place une législation contre le plastique à usage unique.
Dans une lettre, les groupes environnementaux dénoncent le discours de l'industrie et clame « qu'il n'y a aucune preuve que l'utilisation de sacs plastiques à usage unique soit plus saine et moins dangereuse que celle de sac réutilisable ».
Une dangerosité non-prouvée
Mais que dit réellement la science sur ce sujet ? Selon plusieurs études publiées par The Lancet ou par le New England Journal of Medecine, le plastique serait l'un des produits sur lequel le virus resterait le plus longtemps. La durée de vie du coronavirus sur cette matière serait de 3 à 9 jours, selon les scientifiques.
Pour l'instant, aucune recommandation officielle n'a été émise. Toutefois, en France, l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail), indiquait dès le 27 mars que « les emballages peuvent avoir été contaminés par des mains souillées lors de leur manipulation par une personne infectée ». Elle recommande donc d'essuyer tous les emballages.
Aucune preuve donc de « l'effet barrière » du plastique, vanté par nombre d'industriels du secteur. Les sacs réutilisables, d'autant plus s'ils sont d'une autre matière que le plastique et lavés régulièrement, apparaissent comme une alternative efficace. Selon les mêmes études, la durée de vie du virus sur du tissu (12 heures) ou du carton (24 heures) est plus courte que sur du plastique.
De son côté, concernant l'argument sanitaire mis en avant par les industriels favorable au plastique à usage unique, la Commission européenne estime « qu'il convient d’appliquer les bonnes pratiques d’hygiène à tous les produits, y compris aux produits de remplacement des plastiques à usage unique », comme les sacs réutilisables.
Ces dernières années, la lutte contre la pollution plastique est devenue un enjeu international. En 2018, 350 millions de tonnes de plastique ont été produites dans le monde et ce chiffre ne cesse d'augmenter. Selon Agnès Le Rouzic, « il est essentiel que les compagnies et même les municipalités gardent en tête que l'on a un problème de pollution plastique » et qu'après la crise, il perdurera. « il est possible d'avoir des mesures de sécurité sans pour autant faire plus de déchets et c'est la voix qu'on souhaite voir prendre les entreprises à la fin de cette crise », conclut-elle.
RFI