Des scientifiques prévoient 450.000 cas de coronavirus en Afrique d’ici début mai

Avec seulement 9.000 cas recensés aujourd’hui, l’Afrique affiche un bilan en trompe-l’œil qui ne
rassure ni les experts, ni la communauté scientifique qui envisage avec inquiétude les effets d’une pandémie de Covid19 sur le continent.
Le bilan officiel — 400 morts sur l’ensemble du continent — paraît marginal par rapport au reste du monde, anecdotique au regard des crises sanitaires que l’Afrique a traversées. En guise de comparaison, la crise du virus Ebola survenue en 2014 avait provoqué plus de 11.000 morts dans trois pays seulement — le Sierra Leone, la Guinée et le Liberia qui ne représentent que 25 millions d’habitants.
Pourtant fin mars, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a jugé utile de prévenir le continent de "se préparer au pire". Le 28 mars, dans les colonnes du journal Le Monde, le professeur Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix 2017 a lancée un appel pour "éviter la pandémie". Car, dit le gynécologue: "la population perçoit très clairement le danger, mais la réalité africaine est cruelle : la pandémie nous guette et le confinement est impossible".
Avec 2 millions de Chinois vivant en Afrique et huit vols directs par jour, de nombreuses liaisons avec l’Europe nouvel épicentre de la pandémie, il paraissait difficile d’imaginer que l’Afrique passe au travers. Après s’être propagé en Egypte puis en Algérie et au Nigéria, le virus frappe aujourd’hui 50 pays africains sur 54. C'est peut-être le seul chiffre qui parait fiable aujourd'hui. Un rapport publié par la fondation Mo Ibrahim le 30 mars met en doute "le réalisme du bilan Covid19 pour l'Afrique" — le rapport cite l'exemple du Niger qui n’enregistre que 3,5% de ses décès et le Tchad 12% des naissances.
Prenant en compte les marges d’erreur possibles, une équipe de scientifiques de la London School of Hygiene and Tropical Medicine estime à 450.000 le nombre de personnes infectées par le Covid19 en Afrique d’ici début mai. Outre les victimes directes qui pourraient alors se chiffrer en dizaines de milliers, ce sont les effets secondaires qui inquiètent les chercheurs britanniques. Un membre de l’équipe, Carl Pearson cité dans The East African évoque des "répercussions négatives sur les systèmes de santé avec l’interruption de traitement pour les patients non atteints, la perturbation des campagne de médecine préventives, comme les vaccinations". Plus largement, la crise pourrait cristalliser les faiblesses des systèmes de santé publique de pays africains. Des entreprises se sont mobilisées pour porter assistance aux gouvernants qui manquent d'équipements et ne peuvent guère compter sur leurs partenaires occidentaux se trouvant dans la même situation.
Selon le rapport Covid19 in Africa de la fondation Mo Ibrahim, 9 des 10 pays les moins bien placés en termes de couverture maladie dans le monde sont africains. On trouve trois pays du Sahel — le Tchad, le Niger, le Mali —; un pays d’Afrique de l’Ouest : la Guinée, dont le président Alpha Condé, 82 ans, s’est illustré récemment avec un passage en force pour imposer un troisième mandat à son peuple, provoquant des manifestations et le retrait de l'Organisation Internationale de la Francophonie du processus électoral très contesté.
Révélé par le journal La Tribune, un rapport du Centre d'analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du ministère français des Affaires étrangères, auquel Paris Match a eu accès, redoute une « onde de choc » qui pourrait « être le coup de trop porté aux appareils d’Etat ». La crise pourrait « mette à bas des régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale) ». Voilà qui pourrait donner du fil à retordre pour les soldats de l’opération Barkhane présents dans la zone sahélo-saharienne et qui, la semaine dernière, ont décelé quatre officiers infectés par le virus.
Avec un âge médian inférieur à 20 ans, la population la plus jeune du monde n'est pas pour autant immunisée contre le coronavirus. « Parmi les 25 pays du monde les plus touchés par les maladies respiratoires, l’Afrique en compte 22 », signale le rapport Mo Ibrahim, qui évoque le nombre élevé de personnes atteintes d'asthme, de maladies chroniques pulmonaires, pneumonies, tuberculoses ou de syndromes respiratoires liées à une infection au syndrome HIV. Autant de personnes jugées "à risques" quel que soit leur âge.
Autre danger, celui que les auteurs du rapport du CAPS qualifient de « virus politique ». Alors que la population jeune se sent épargnée, ce n'est pas le cas des gouvernants. « Le risque d’infection d’un dirigeant âgé et souffrant d’autres pathologies pourrait avoir de lourdes conséquences », note le rapport du CAPS qui s'inquiète également des problèmes de ravitaillement en eau, en vivres et en électricité dans certaines villes. Ce phénomène pourrait, en outre, provoquer des mouvements de « paniques urbaines ». L’essor d’une nouvelle délinquance mettrait à rude épreuve les autorités et prospérerait grâce à une activité qui a déjà trouvé un surnom : le "Covid business".
« Les deux prochaines semaines seront déterminantes pour déterminer le niveau de gravité de la pandémie », a expliqué dans une conférence de presse jeudi dernier le virologue John Nkengasong, qui dirige le Centre de traitement des maladies infectieuses (Africa Centres for Diseases Control, CDC), créé au sein de l'Union africaine après l’épidémie d’Ebola de 2014. Une attention particulière sera portée à la propagation du virus dans les régions reculées et les bidonvilles aux abords des grandes villes, où les mesures de confinement sont impossibles.
Par Paris Match