Bruno Tertrais : « Comme la peste pour Athènes, le Covid-19 accélèrera-t-il le déclin de l’Amérique ? »

 
TRACT DE CRISE #34. Les éditions Gallimard ont proposé à leurs auteurs de réfléchir aux
questions que soulève l’épidémie. Extrait.
« La réélection de M. Trump fait désormais face à deux obstacles : une incapacité à se saisir de la crise à bras-le-corps ; et l’émergence d’un challenger expérimenté et empathique. À ce stade, l’effet de ralliement en temps de crise continue de jouer et le président reste capable de l’emporter. Il fera campagne sur des thèmes qui lui sont chers, accusant la Chine d’être à l’origine de la crise, stigmatisant l’incapacité des organisations internationales et promettant encore davantage de protection aux frontières. Dans tous les cas, il sera difficile à une Amérique dont la réaction a été désordonnée et qui pourrait connaître une catastrophe sans précédent dans l’histoire moderne du pays de se poser en modèle. Comme la peste pour Athènes, le Covid-19 accélèrera-t-il le déclin de l’Amérique ?
L’attitude de l’Europe n’a guère été plus reluisante. On sait que les compétences de l’Union en matière sanitaire sont limitées. Il n’empêche : sa réaction a été tardive, tout comme l’a été la solidarité entre ses membres. Certes, la Banque centrale européenne a pris la mesure de l’impact de la pandémie et l’on peut parier que les prophètes de malheur sur la capacité de survie de l’Union seront une fois de plus pris en défaut. Mais le risque existe de voir certains de ses acquis (Schengen) être mis entre parenthèses, et l’ambition d’une “Europe géopolitique” passer à la trappe. C’est ainsi le “vieil Occident” qui a été le plus frappé, jusqu’à présent, par la crise : les pays les plus touchés, on l’a peu remarqué, sont tous des États membres de l’Alliance atlantique.
La Chine, elle, a été le problème avant de tenter de faire partie de la solution via l’aide internationale. On peut douter qu’elle sorte grandie de la crise : retard dans la gestion de la pandémie, lanceurs d’alerte réduits au silence, propagande diplomatique éhontée, masques et tests inutilisables… Sa perte de crédit en Asie, en Europe et en Afrique est substantielle. Et sa capacité à garantir la légitimité de ses dirigeants par la poursuite de la croissance sérieusement mise en cause.
Au fond, aucun des modèles politiques contemporains ne s’est révélé particulièrement apte à gérer efficacement cette crise : ni les grandes démocraties ; ni les autocraties ou les dictatures ; et encore moins les populismes. Sauf à imaginer un effondrement économique sur lequel ces derniers pourraient prospérer de nouveau, les dirigeants populistes sont en effet confrontés au mur du réel : à leur corps défendant, la science et la technocratie se révèlent indispensables pour se confronter à une telle pandémie.
Ainsi les thèses des universitaires tels que Stephen Walt ou Kishore Mahbubani, rappelant qu’ils prédisent depuis vingt ans le transfert de la puissance de l’Ouest à l’Est, laissent-elles toujours aussi dubitatif. Il est au fond plus probable que nous entrions dans une période qui rappelle ce que Pierre Hassner avait appelé, à propos de la rivalité américano-soviétique dans la deuxième partie des années 1970, la “décadence compétitive”. Autrement dit, davantage qu’à une épreuve de force entre grandes puissances, nous serions exposés à une épreuve de faiblesse, qui ne sera pas sans danger. »
TRACT DE CRISE #34. Les éditions Gallimard ont proposé à leurs auteurs de réfléchir aux questions que soulève l’épidémie. Extrait.
« La réélection de M. Trump fait désormais face à deux obstacles : une incapacité à se saisir de la crise à bras-le-corps ; et l’émergence d’un challenger expérimenté et empathique. À ce stade, l’effet de ralliement en temps de crise continue de jouer et le président reste capable de l’emporter. Il fera campagne sur des thèmes qui lui sont chers, accusant la Chine d’être à l’origine de la crise, stigmatisant l’incapacité des organisations internationales et promettant encore davantage de protection aux frontières. Dans tous les cas, il sera difficile à une Amérique dont la réaction a été désordonnée et qui pourrait connaître une catastrophe sans précédent dans l’histoire moderne du pays de se poser en modèle. Comme la peste pour Athènes, le Covid-19 accélèrera-t-il le déclin de l’Amérique ?
L’attitude de l’Europe n’a guère été plus reluisante. On sait que les compétences de l’Union en matière sanitaire sont limitées. Il n’empêche : sa réaction a été tardive, tout comme l’a été la solidarité entre ses membres. Certes, la Banque centrale européenne a pris la mesure de l’impact de la pandémie et l’on peut parier que les prophètes de malheur sur la capacité de survie de l’Union seront une fois de plus pris en défaut. Mais le risque existe de voir certains de ses acquis (Schengen) être mis entre parenthèses, et l’ambition d’une “Europe géopolitique” passer à la trappe. C’est ainsi le “vieil Occident” qui a été le plus frappé, jusqu’à présent, par la crise : les pays les plus touchés, on l’a peu remarqué, sont tous des États membres de l’Alliance atlantique.
La Chine, elle, a été le problème avant de tenter de faire partie de la solution via l’aide internationale. On peut douter qu’elle sorte grandie de la crise : retard dans la gestion de la pandémie, lanceurs d’alerte réduits au silence, propagande diplomatique éhontée, masques et tests inutilisables… Sa perte de crédit en Asie, en Europe et en Afrique est substantielle. Et sa capacité à garantir la légitimité de ses dirigeants par la poursuite de la croissance sérieusement mise en cause.
Au fond, aucun des modèles politiques contemporains ne s’est révélé particulièrement apte à gérer efficacement cette crise : ni les grandes démocraties ; ni les autocraties ou les dictatures ; et encore moins les populismes. Sauf à imaginer un effondrement économique sur lequel ces derniers pourraient prospérer de nouveau, les dirigeants populistes sont en effet confrontés au mur du réel : à leur corps défendant, la science et la technocratie se révèlent indispensables pour se confronter à une telle pandémie.
Ainsi les thèses des universitaires tels que Stephen Walt ou Kishore Mahbubani, rappelant qu’ils prédisent depuis vingt ans le transfert de la puissance de l’Ouest à l’Est, laissent-elles toujours aussi dubitatif. Il est au fond plus probable que nous entrions dans une période qui rappelle ce que Pierre Hassner avait appelé, à propos de la rivalité américano-soviétique dans la deuxième partie des années 1970, la “décadence compétitive”. Autrement dit, davantage qu’à une épreuve de force entre grandes puissances, nous serions exposés à une épreuve de faiblesse, qui ne sera pas sans danger. »
Bruno Tertrais (Politologue)
Lire l’intégralité du texte sur le site des Tracts de crise des éditions Gallimard.