La médecine naturelle peut aussi comporter de graves risques

Contrairement à une idée fortement répandue en Afrique, la phytothérapie ou la médecine à base de
plantes et d’extraits de plantes avec leurs principes actifs naturels, est susceptible d’exposer les populations à des effets indésirables parfois graves.

C’est ce que révèle une étude réalisée en Côte d’Ivoire dont les résultats ont été publiés dans la dernière édition de la revue « Médecine d’Afrique noire » parue au mois d’avril 2020.

Dans cette étude, les chercheurs mettent en particulier en évidence la responsabilité que peuvent avoir les médicaments naturels dans la survenue de maladies rénales. 

“Il est vrai que les produits naturels sont moins dangereux que les médicaments synthétiques, mais il y a un dosage qu’il faut connaître”

Charles Hopson, phytothérapeute

Kanga Sita Nzoué, auteure principale de l’étude, confie à SciDev.Net que « notre travail a consisté en une revue de la littérature sur une période de 10 ans en vue de recueillir tous les articles ou travaux parlant de plantes médicinales et des reins ».

Cette dernière qui est également enseignante et chercheure en pharmacologie clinique à l’université Alassane Ouattara (UAO) de Bouaké (Côte d’Ivoire) affirme que cette a étude a révélé, certes, des plantes à effets positifs sur les reins, à l’instar de l’ail, de la nigelle et du soja.

Mais, elle a aussi montré que d’autres végétaux comme l’aloe vera et une plante communément appelée « arbre à parapluie » pouvaient en revanche avoir d’importants effets négatifs sur les reins. Ceux-ci allant d’une hausse de la créatininémie[1] à la destruction irréversible du parenchyme[2] rénal.

« En d’autres termes, ils allaient des effets indésirables minimes à des effets indésirables graves, notamment  une insuffisance rénale aigüe en dialyse, des lésions irréversibles du tissu rénal avec insuffisance rénale chronique, voire le décès du patient », précise Kanga Sita Nzoué.

« Avec la médecine moderne, toutes les étapes d’élaboration du médicament ont été franchies. Ces effets indésirables sont donc, pour la plupart, connus; contrairement à la phytothérapie sous nos contrées dont les effets secondaires sont encore méconnus et inattendus », compare Mathieu Kouame N'Goran, co-auteur de l’étude et attaché de recherche à l’UAO.
 

Anecdote

Selon leurs explications, les auteurs de l’étude ont focalisé leur attention sur les effets de la phytothérapie sur les reins parce qu’avec le foie, ces organes sont les plus exposés du moment qu’ils sont chargés d’éliminer les substances chimiques de l’organisme.

En outre, ils avaient constaté une flambée d’insuffisances rénales aigües ou chroniques dans les services de réanimation et de néphrologie, y compris chez de jeunes gens. Une situation parfois due à l’utilisation de recettes à base de plantes médicinales de nature inconnue ou même à l’association de plantes médicinales et de la médecine moderne.

Pour autant, indique Mathieu Kouame N'Goran, « tous les autres organes du corps peuvent être atteints en fonction de la quantité, de la forme ou de la voie d’administration de la phytothérapie ».

Le phytothérapeute camerounais Charles Hopson, corrobore les conclusions de ces travaux en s’appuyant sur une triste anecdote. « J’ai perdu un jeune frère récemment parce que pour prévenir la COVID-19, il avait consommé un peu trop d’ail écrasé. Cela a créé des ulcères dans son estomac et il en est mort », raconte-t-il.

« Donc, il est vrai que les produits naturels sont moins dangereux que les médicaments synthétiques, mais il y a un dosage qu’il faut connaître », déduit l’intéressé qui fait des recherches indépendantes sur les plantes à Douala.
 

Posologie

Même son de cloche du côté de l’anthropologue François Bingono Bingono, enseignant-chercheur à l’université de Yaoundé I au Cameroun et porte-parole des tradi-thérapeutes du Cameroun et de l’Afrique centrale.

« Consommez une ou deux mangues, il n’y a pas de risque. Mais, consommez une corbeille de mangues et vous vous exposez à des risques d’indigestion. Consommez des fruits sales et vous vous exposez à l’amibiase, à la typhoïde. Donc, tout comporte des risques », illustre-t-il.

« Or, le tradi-thérapeute connaît ces risques-là. Aussi a-t-il des dosages et une posologie stricts. Il est par exemple des écorces données à boire, d’autres à purger, d’autres uniquement pour les bains corporels », souligne François Bingono Bingono.

Dès lors, les chercheurs sont unanimes pour inviter les populations à cesser de penser que les médicaments naturels sont sans danger et à arrêter de pratiquer l’automédication par les plantes médicinales, pour s’en référer aux tradi-thérapeutes.

Aux autorités, « nous demandons aussi de financer nos projets de recherche et d’équiper nos laboratoires afin de permettre l’élaboration de médicaments traditionnels améliorés dont on connaîtrait l’activité thérapeutique, la posologie, les voies d’administration et les effets secondaires éventuels », plaide Kanga Sita Nzoué.

Cette dernière appelle aussi à organiser, encadrer et former les tradipraticiens à la pratique de la médecine traditionnelle.
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