Le Covid-19 pousse la France à relocaliser son industrie pharmaceutique

Le Covid-19 a révélé les faiblesses françaises dans le secteur pharmaceutique. Avec 80 % des
médicaments fabriqués en Asie, la France reste trop dépendante de la Chine et de l’Inde. Entrepreneurs et dirigeants politiques promettent de faire revenir les laboratoires en Europe.
C’est promis, on relocalise. Avec la pandémie de Covid-19, des entrepreneurs aux dirigeants politiques, tout le monde s’accorde pour rapatrier les usines en France ou en Europe, en particulier celles qui fabriquent des médicaments. Une pénurie de masques, de gants, d’écouvillons… et voilà la santé devenue une question de souveraineté et de sécurité nationale.
"Cette pandémie nous a fait prendre conscience de notre degré de dépendance vis à vis de l’Asie", explique Philippe Lamoureux, directeur général du Leem, l’organisation professionnelle des entreprises du médicament opérant en France. Du président de la République au ministre de l’Économie Bruno Le Maire, en passant par le Premier ministre Édouard Philippe, tous parlent de souveraineté économique et promettent que la santé sera un chantier prioritaire. Les libéraux d’hier sont-ils devenus d’âpres défenseurs du protectionnisme ? Avant de monter au front de ce nouveau combat économique, encore faut-il compter ses troupes.
Combien de divisions pharmaceutiques en France ?
En 2018, l’industrie pharmaceutique française affiche un chiffre d’affaires de 56 milliards d’euros, dont près de la moitié à l’exportation. Elle emploie environ 100 000 personnes sur 271 sites de production. De bons chiffres a priori. Mais alors qu’est-ce qui cloche ? Pourquoi 80 % des médicaments consommés en France viennent-ils d’Asie ?  D’où vient ce sentiment que les entreprises françaises du médicament perdent pied ?
"Ne nous cachons pas la face : nous sommes devenus des sous-traitants", explique Philippe Lamoureux, Sur 61 autorisations de mise sur le marché au niveau européen en 2019, seuls cinq médicaments étaient produits en France. Ce qui place l’Hexagone au sixième rang européen, loin derrière l’Allemagne (20), l’Irlande (15), l’Italie (11), le Royaume-Uni (10) et les Pays-Bas (9). "Il y a dix ans, note-t-il, la France trônait à la première place."  Une première place gagnée autrefois grâce aux nouveaux médicaments développés sur le territoire. Or aujourd'hui, la France fabrique essentiellement des anciens médicaments.
Sacré déclin pour la nation de Pasteur ! Pourtant, la France abrite l’un des géants mondiaux du secteur. Sanofi est, en effet, considéré comme le huitième laboratoire mondial en termes de chiffre d’affaires. Et la multinationale ne perd pas une occasion d’afficher son patriotisme. Dix-huit de ses quarante usines européennes sont situées en France. "Nous produisons en Europe pour l’Europe, en Asie pour l’Asie, en Amérique pour l’Amérique… ", précise Philippe Luscan, vice-président chargé des affaires industrielles. Et d’insister : "Je plaide depuis 30 ans pour arrimer les sites de production aux territoires. Je n’ai jamais cru à une France sans usine ni à une Chine omnipotente. La crise du Covid renforce mes convictions dans la défense d’une industrie nationale."
Sanofi veut construire un géant mondial
La crise sanitaire confirme les choix industriels de Sanofi. Le 24 février dernier, l’entreprise annonce la création d’une nouvelle société avec l’ambition de devenir numéro deux mondial dans la fabrication de principes actifs pharmaceutiques (API), derrière le suisse Lonza Group. Les API (Active Pharmaceutical Ingredient) sont les substances chimiques ou biologiques du médicament, qui se trouvent au cœur de l’effet thérapeutique. Elles sont essentiellement fabriquées en Asie.
La nouvelle entité promue par Sanofi, dont le siège est en France, regroupe six usines européennes et plus de 3 000 salariés. Elle vise un chiffre d’affaires d’un milliard d’euros et une entrée en bourse à Paris d’ici 2022. "Notre calcul est stratégique avant d’être économique, insiste Philippe Luscan. Certes, nos coûts de fabrication seront plus élevés qu’en Asie, entre 10 % et 15 % mais c’est le prix à payer pour maintenir une industrie pharmaceutique en Europe. "
Pour les industriels, la crise du Covid-19 illustre les limites d’un modèle qui repose sur une démondialisation débridée. "Il est dangereux d’être dépendant d’un seul site de production, explique Jacques Zagury, directeur politique santé, affaires publiques et communication du laboratoire MSD (Merck Shape & Dohme, filiale de Merck & Co). Toutefois, cela n’aurait pas de sens de tout rapatrier en Europe, il faut simplement diversifier ses approvisionnements."
MSD fabrique du curare, une substance indispensable pour la relaxation musculaire des malades intubés. Il a fait face à une demande exceptionnelle. En avril, MSD a multiplié ses livraisons par douze rien que pour la France. "Nos équipes aux Pays-Bas se sont reliées nuit et jour et nous avons pu transférer vers la France des produits initialement destinés à la Chine." Quelles leçons tire-t-il de cette crise ?  "Nous avons travaillé plus vite avec les autorités sanitaires nationales pour réduire les délais de livraisons. Cela montre que nous pouvons faire des efforts dans la réglementation. Faut-il, par exemple, avoir absolument une notice rédigée en français pour tous les médicaments destinés aux hôpitaux ?"
Protéger le tissu industriel existant
Aux yeux de Nathalie Coutinet, économiste de la santé à l’université Paris 13, ce serait de la folie d’assouplir la réglementation. "N’oublions pas que l’OMS considère le médicament comme un produit potentiellement dangereux." Pour elle, le problème est ailleurs. "Avant de parler relocalisation, cherchons d’abord à préserver le tissu industriel existant." La chercheuse fait référence à l’usine Famar de Lyon, qui fabrique de la Nivaquine (sulfate de Chloroquine) et du Largactil (Chlorpromazine), deux médicaments actuellement testés contre le Covid-19. En redressement judiciaire depuis juin 2019, Famar attend toujours un repreneur.
Nathalie Coutinet évoque également le cas de l’usine Sperian de Plaintel en Bretagne qui fabriquait des masques. Elle a été fermée par l’américain Honeywell en 2018. "Il faut arrêter ce jeu de massacre, qui consiste à ne prendre en considération que la valeur actionnariale des laboratoires et pas leur utilité publique. En France, Sanofi est le deuxième distributeur de dividendes derrière Total", s’insurge Nathalie Coutinet.
Contraindre les entreprises à produire 30 % en Europe
Alors faut-il faire confiance aux industriels pour repeupler la France d’usines ? "Certainement pas, affirme Jean-François Oudet, chercheur clinicien. Il faut les contraindre par la loi à produire 30 % des médicaments sur le territoire s’ils veulent avoir accès au marché européen. Sinon la concurrence effrénée reprendra ses droits et les entreprises continueront à fuir l’Europe pour gagner toujours plus d’argent."
Si, comme le martèle le président de la République depuis le début de la pandémie, la France est en guerre contre le virus, ne doit-elle pas veiller à fabriquer elle-même ses armes ? Sinon, n’est-ce pas la défaite assurée ou le décrochage technologique ? Pour Jean-François Oudet, il ne suffit pas de fabriquer des médicaments sur le vieux continent, il faut rester dans la course de la recherche. "Si nous loupons le virage des mégadonnées et de l’intelligence artificielle, nous perdrons la bataille économique et donc notre souveraineté. Les champions de demain seront les propriétaires des données médicales. C’est grâce à elles qu’ils découvriront les nouveaux médicaments." 
Quelques chiffres pour comprendre : en 2018, la France annonce un effort de 1,5 milliard d'euros dans la recherche sur l'intelligence artificielle contre plus de 70 milliards de dollars pour la Chine et 11 milliards de dollars pour les États-Unis.
Cette crise historique n’oblige-t-elle pas tous les acteurs, industriels et politiques, à emprunter de nouveaux chemins ? Comme celui tracé par les 1 200 hôpitaux américains (un tiers des lits américains) qui ont créé en 2018 Civica Rx, une entreprise à but non lucratif chargée de fabriquer aux États-Unis des médicaments génériques de qualité, à des coûts les plus bas possibles. Le 15 avril 2020, un député européen a demandé à la Commission européenne si ce modèle pouvait l’inspirer. On guette la réponse de Bruxelles.