Sans sa rente pétrolière, le Nigeria aura bien du mal a éviter l’explosion sociale

Au Nigeria, la dépendance au pétrole représente une bombe à retardement. La relative paix
sociale, acquise grâce à la rente pétrolière, risque bien d’être mise à mal par la chute des cours du brut. Le pays pourrait ainsi devenir le troisième membre de l’OPEP, après la Libye et le Venezuela, à sombrer dans une crise politique profonde.
Fin avril, le Fonds monétaire international (FMI) a approuvé un financement de 3,4 milliards de dollars en faveur du Nigeria afin de l’aider à faire face aux conséquences de la pandémie du Covid-19 sur l’économie. Une enveloppe qui s’échelonnera sur cinq ans et qui entre dans le cadre d’une aide globale destinée à 40 pays du continent pour appuyer leurs plans de riposte. Avec le ralentissement de l’économie mondiale, la demande globale de pétrole s’est contractée à des niveaux record. Mais la production n’a cessé d’affluer sur les marchés. Par conséquent, les prix du pétrole sont tombés bien plus bas que les 57 dollars en moyenne prévus par le budget. Les perspectives économiques pour 2020 se sont donc effondrées et les derniers développements indiquent que la croissance devrait tourner autour de 2%.
Bouleversements à l’horizon
Le système pétrolier nigérian est aujourd’hui dans l’impasse. Les perspectives pour les cours ne sont pas bonnes, les réserves s’épuisent et aucun effort de diversification n’est en cours.
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Le Nigeria pourrait connaître le sort du Venezuela.

Sans l’argent du pétrole, l’équilibre politique, déjà fragile, va changer, car l’huile est au cœur de la politique, de l'économie et de la sécurité de la fédération. « Le risque de perturbation politique dans le plus grand exportateur de pétrole d'Afrique augmente.  Mais la situation du Nigeria a aussi quelque chose en commun avec d'autres pétro-États. Il s'agit d'un système intrinsèquement fragile, assailli par la corruption, des accès de violence réguliers, une mauvaise gestion économique et des institutions faibles, qui a été maintenu par les rentes pétrolières », explique Bloomberg.
« Il s'agit d'un système intrinsèquement fragile, assailli par la corruption, des accès de violence réguliers, une mauvaise gestion économique et des institutions faibles, qui a été maintenu par les rentes pétrolières »
Avec la situation délicate du baril, le gouvernement est constamment sous pression, car une grande partie du pays dépend fortement des allocations publiques découlant de la commercialisation de l’or noir. Qu’adviendrait-il de la fédération en cas de forte volatilité du pétrole sur une période de 12 mois par exemple ?
Ne serait-ce qu’avec moins de 3 mois de crise, Fitch a révélé que les réserves de change du pays passeront de 38,6 milliards de dollars en décembre 2019 à 23,3 milliards de dollars, d’ici la fin 2020. Toutefois, le recours accru aux prêts multilatéraux concessionnels atténuerait les pressions sur les liquidités à court terme, même si le risque d’un ajustement macroéconomique perturbateur persistera. Dans des conditions où les prix ne décollent pas suffisamment, le pays pourrait se retrouver dans l’incapacité d’honorer ses engagements envers les militants du Delta du Niger. Ce qui impliquerait mécontentement populaire, soulèvements et reprise des actes de sabotage.
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Le pays pourrait se retrouver dans l’incapacité d’honorer ses engagements envers les militants du Delta du Niger.

Il faut rappeler, qu’en 2016, les militants ont réussi à faire passer la production nigériane de 2,4 millions de barils par jour à moins de 700 000 barils par jour. Ceci, dans un contexte de faiblesse des prix. Cela a d’ailleurs entrainé le pays dans une forte récession économique. Par ailleurs, l’argent du pétrole contribue fortement au financement de la lutte contre Boko Haram, dans le nord-est du pays.
« Là où cela devient problématique, en termes de dynamique sociopolitique, c'est que l'argent du pétrole est une façon pour le Nigeria de lisser sa mauvaise gouvernance. Le Nigeria a toujours été très efficace pour gérer une ou deux crises à la fois. Mais aujourd’hui, nous en avons plusieurs : le krach pétrolier, la Covid-19, Boko Haram, les affrontements entre agriculteurs et éleveurs dans la région centrale du pays, une flambée de troubles dans le nord-ouest, etc. », a relevé Judd Devermont, qui dirige le programme Afrique du Centre d'études stratégiques et internationales, un groupe de réflexion basé à Washington.
« Le Nigeria a toujours été très efficace pour gérer une ou deux crises à la fois. Mais aujourd’hui, nous en avons plusieurs : le krach pétrolier, la Covid-19, Boko Haram, les affrontements entre agriculteurs et éleveurs dans la région centrale du pays, une flambée de troubles dans le nord-ouest, etc. »
Récemment, le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Quai d'Orsay sur la gestion de la Covid-19 a déclaré que si elle est mal gérée, la crise pourrait faire tomber plusieurs régimes africains. Une analyse confirmée par le président Paul Biya, le 19 mai, à la veille de la célébration marquant la 48e Fête nationale du Cameroun. « Il nous faudra beaucoup d’efforts pour mener la lutte contre la Covid-19 qui peut devenir une menace à la stabilité de nos États ». Il convient de noter que malgré ses failles et ses faiblesses, le Nigeria a connu de multiples crises dans le passé. Ce qui est différent cette fois-ci, c'est la multiplicité des problèmes dans un contexte de faiblesse des prix du pétrole et à un moment où la reprise, à moyen et long termes, du marché pétrolier est remise en question.

Un maillon faible
Malgré ses 200 millions d’habitants et son statut de première puissance économique du continent, le Nigeria est considéré comme l’un des maillons les plus faibles de l’OPEP. Le pays est le membre du cartel qui a eu le plus faible revenu d'exportation de pétrole par habitant, pratiquement chaque année au cours de ce siècle, en raison de sa forte population. En fait, au même moment que la population se développait, la production pétrolière stagnait et diminuait.
« Après le 11 septembre 2001, le Nigeria, ayant récemment quitté le régime militaire, était considéré comme un pivot potentiel de la politique énergétique américaine. A l'époque, il produisait plus de deux millions de barils par jour, dont environ 40 % étaient expédiés aux États-Unis. Les projections de l'époque indiquaient que la production allait doubler, ce qui ferait du bien à l’économie. Malheureusement, les choses n'ont pas fonctionné de cette façon », a déclaré Helima Croft, ancienne analyste de la CIA, qui dirige aujourd'hui la stratégie mondiale des matières premières à RBC Capital Markets.
« Après le 11 septembre 2001, le Nigeria était considéré comme un pivot potentiel de la politique énergétique américaine. A l'époque, il produisait plus de deux millions de barils par jour, dont environ 40 % étaient expédiés aux États-Unis.»
Il faut dire que depuis plus de 10 ans, le pays n'attire plus d’investissements importants pour développer de nouveaux projets. Il y a eu du laxisme de la part des dirigeants qui n’ont pas fourni les efforts nécessaires pour monétiser les immenses réserves de pétrole et de gaz.
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Le Nigeria compte un habitant sur sept parmi les plus pauvres du monde.

Et surtout, le pays a été en butte à une intensification des troubles dans le Delta du Niger depuis 2003. Les groupes de militants, actifs depuis les années 1990, réclament une meilleure redistribution des recettes pétrolières. Principalement tournées vers les installations et le personnel des multinationales via notamment les kidnappings, leurs attaques ont réduit l’appétit des investisseurs. D’ailleurs, après plusieurs années de bras de fer entre le gouvernement et les différents groupes de militants du Delta du Niger, un accord quasiment secret a été noué entre les deux parties. Il consiste en des versements périodiques de fonds aux militants pour obtenir un environnement de production apaisé.  
Par ailleurs, le secteur est mal gouverné et la corruption persistante ainsi que les nombreux scandales de détournement ont fait déchanter les lendemains prometteurs du secteur au Nigeria. Le pays est classé 146e sur 180, selon l'Indice de perception de la corruption de Transparency International pour l’année 2019.
La cerise sur le gâteau est l’épineuse question de la diversification économique. Les gouvernements successifs depuis plus de cinq décennies ont tous échoué à ce niveau. On estime que le Nigeria compte un habitant sur sept parmi les plus pauvres du monde.
Olivier de Souza 
Par Ecofin Hebdo