Tunisie : l’accès des femmes à la santé, victime collatérale du Covid-19

Maternité de l’hôpital de la Rabta, Tunis, le 11 mars 2019.
La pandémie de Covid-19 a mis en exergue la dégradation de la santé sexuelle et reproductive en
Tunisie. Mais la montée du conservatisme explique aussi certaines difficultés.
Depuis trois semaines, Malek pouponne, mais elle n’en croit toujours pas ses yeux : « Cette naissance est un petit miracle, j’ai eu très peur du coronavirus et qu’il arrive quoi que ce soit au bébé. » La jeune maman reconnaît que l’angoisse et le confinement lui ont fait voir le virus partout, bien qu’elle ait mis au monde son enfant dans une clinique privée où toutes les précautions avaient été prises. « Mon établissement applique les règles d’hygiène les plus strictes. Il fallait surtout gérer les appréhensions des nouveaux parents », assure son obstétricien, Faouzi Ariane. Pour lui, le coronavirus n’a rien changé à la routine bien rodée des actes gynécologiques.

Il n’en a pas été ainsi pour toutes les parturientes. Une enquête menée par le Groupe Tawhida Ben Cheikh et l’Association tunisienne des sages-femmes (ATSF) révèle que, pendant le confinement, 10 % des Tunisiennes ont donné naissance à leur bébé à la maison, bien plus que le 0,1 % habituel. « À chacune son histoire : certaines n’avaient pas de moyens de transport, d’autres étaient dans l’urgence et n’étaient pas en mesure, physiquement, de se déplacer », précise Jamila, sage-femme à Menzel Bourguiba, aux environs de Bizerte (Nord). Cette dernière s’inquiétait davantage de la qualité de l’accompagnement qu’elle pouvait apporter aux patientes alors qu’elle manquait du minimum d’équipements requis.
« Le matériel allait en priorité aux structures dévolues aux soins du Covid-19. Nous avons pu compter sur la société civile pour obtenir des masques, des gants et des blouses. Je n’aurais pas voulu représenter un danger pour une future maman, mais je désirais aussi me protéger puisque j’évolue dans un milieu hospitalier où nul n’est à l’abri d’une infection », explique Jamila. Elle a également relevé un manque de respect du « tri » des patients et des circuits d’accès dans certains hôpitaux.

Avortements clandestins

« Le couvre-feu et le confinement généralisé, ainsi que la crainte des contaminations, créent des difficultés supplémentaires pour les femmes, en particulier lors des accouchements ou pour accéder aux urgences de santé reproductive. Le risque de voir augmenter les accouchements à domicile et les avortements clandestins, avec les complications qui peuvent en résulter, est réel », s’inquiète le Groupe Tawhida Ben Cheikh, du nom de la première femme gynécologue tunisienne qui a lancé le planning familial au début des années 1960.

Comme Jamila, elles sont 2200 à exercer en tant que sages-femmes. Elles suivent 210 000 naissances et près de 1 million de visites prénatales par an tout en faisant face à toutes les difficultés que présente le secteur de la santé reproductive en Tunisie. Dès le début de la pandémie, les consultations de santé maternelle et néonatale ainsi que les services de contraception et d’avortement ont rencontré des obstacles.
Jeune Afrique