Les exilés du coronavirus

 
Depuis le covid, la ville leur est devenue insupportable. Ils sont déjà des milliers à redessiner
leur futur
Olivier, 50 ans, est infirmier. Un soir, après une journée à voir des vies vaciller, il est allé chercher sur le Net des lendemains qui chantent. Pour s’« amuser », il a pianoté « château » ; alors est apparue cette maison forte du XVe siècle, près de Montargis, « au cœur d’une région agricole au ciel large ». Un rêve.
Avec son compagnon, médecin, il avait choisi de se confiner à distance des malades et d’un trois-pièces sans balcon, à Puteaux. Accompagnés de leurs deux ados, ils ont rejoint une maison de famille du côté de Barbizon. C’est là que tout a commencé : « Après le travail, on pouvait décompresser, s’évader. Ça nous a aidés à rester efficaces. » Fini les roulements de chariots et les sonneries de la machinerie médicale, place aux chants d’oiseaux, à l’herbe, aux petites fleurs… « On a réalisé que cette vie-là, sur des bases plus terriennes, c’était maintenant ou jamais. » Ils hésitaient. Ce qui les a décidés : l’atelier du peintre Zao Wou-ki, installé dans une dépendance. « Le lieu semble encore habité par son âme », lance Olivier. Où prendre un meilleur nouveau départ ?
Nombreux sont les citadins qui se sont sentis, comme lui, ressusciter au grand air. Patrice Besse, spécialiste des biens de caractère, n’avait jamais vu ça : « Soixante à quatre-vingts requêtes par jour, le double d’avant ! Et quelques offres signées au prix, sans visite. » Bertrand Couturié, directeur associé chez Barnes propriétés et châteaux, renchérit : « La semaine du 11 mai, on enchaînait 114 visites et on en prévoyait 87 le week-end suivant. » Après l’exode rural des années 1960, l’« exode urbain » ? « La crise sanitaire devrait relancer le marché des propriétés de campagne, plombé par la crise financière de 2008 », prédit Bertrand Couturié. A la Fnaim, Jean-Marc Torrollion reste prudent : « Le marché ne sera influencé que si 10 % des Français, soit 200 000 ménages [sur les 2,2 millions de transactions annuelles], se lancent. » Mais la tendance est ancienne : attentats, manifestations des gilets jaunes, grèves à répétition… chaque année, 100 000 citadins prennent la clé des champs.
Arnaud, 33 ans, est de ceux-là. Il tient une boutique de thé, à Paris, près du métro Odéon. Le Covid-19 a été la goutte d’eau. Coincé dans son 30 mètres carrés, il a tout essayé : la lecture, l’écriture, la fabrication de son pain. Puis il a conclu que les entrepreneurs qui survivent sont ceux qui se réinventent. Alors, il a repensé à son abbaye d’Avallon, dans l’Yonne, un joyau patrimonial dont les fondations remontent au VIe siècle et qu’il tente, depuis 2015, de remettre sur pied pour en faire un musée dédié à l’art roman.

« On tente de produire des semences en autonomie et d’ouvrir un laboratoire d’expérimentation. »

Pourquoi ne pas lui rendre sa vocation, qui était de faire vivre une communauté et un village ? Et le voilà, tel un châtelain, installé dans la chambre-salon aménagée à l’étage, à réfléchir aux schémas d’autogestion développés… au XIXe siècle. Sur le terrain d’à côté, il pratiquera la permaculture, visant l’autosuffisance, et cultivera, comme les moines avant lui, des plantes rares qui plairont aux chefs étoilés. Mais l’archéo-botaniste pense surtout aux emplois qu’il pourra créer. Il a proposé à des apiculteurs de le rejoindre et discute avec des fermiers pour planter du thé. « Une folie de Parisien ! » rigolent des voisins, sceptiques.
Anton et Romane, 26 ans, n’ont pas attendu l’appel du gouvernement pour se retrousser les manches et cultiver radis, pois chiches et quinoa sur un lopin de terre des bords sauvages de la Loire. Depuis Marseille, ils ont rejoint via Facebook l’association Luzy et Sud-Morvan en transition et, le 16 mars, débarqué avec leur nouveau-né dans l’écovillage de Lesme, étendard des modes de vie écologiques et solidaires. Ils ont retrouvé Lucas, 20 ans, ex-étudiant en prépa HEC à Rennes, sûr qu’« avec la mondialisation on allait vers la pénurie ». Leur projet ? Une ferme collective sur un domaine d’une centaine d’hectares : « On tente de produire des semences en autonomie et d’ouvrir un laboratoire d’expérimentation. »

« Ici, c’est le Luberon sans les snobs. »

Il y a six ans que Jocelyne Guérin, maire de Luzy, une commune de 2 000 âmes au pied du Morvan, charme les citadins. En ce moment, elle triomphe : « On attire 60 à 70 nouvelles familles par an et, depuis le confinement, on croule sous les demandes. » Ainsi Marie, 26 ans, et Florent, 30 ans, photographes de mariage, ont quitté Saint-Etienne, son « insécurité », son « agressivité », pour s’installer dans une maison à la façade en crépi : 74 mètres carrés pour 60 000 euros. « En ville, on n’aurait jamais pu se l’offrir », reconnaît Florent sous sa casquette bobo.
Alors, tous victimes du « syndrome de la cabane », comme les chercheurs d’or américains des années 1840, devenus asociaux à force de solitude ? « On peut éprouver cet état émotionnel de façon transitoire, sans que cela soit pathologique, rassure Johanna Rozenblum, psychologue clinicienne. La question est de savoir si l’on part à la campagne pour vivre ou pour s’enfermer. Pour chercher la quiétude ou l’isolement total. »
Fabien Bazin, l’actif maire PS de Lormes (Nièvre), vante le « bouclier rural ». Les résultats de sa politique ? « Un Lormois sur cinq n’était pas là il y a cinq ans. » Son argument : « Ici, c’est le Luberon sans les snobs. »

Ancien de Sciences po, Mathieu se sentait asphyxié par les charges, les loyers, les emprunts…

Venus de Paris pour les élections municipales, Martine et Jean-Michel, retraités, « coincés » dans leur résidence secondaire, veulent désormais s’y installer. Il n’y a que « les mondanités », comme dit Michel, ancien conducteur à la RATP, qui le retiennent : chanteur, il est très attaché aux bars du Boul’Mich. « A Lormes, on a un réseau de 40 musiciens, un festival de chanson réputé et un hôpital performant », plaide monsieur le maire qui se plie en quatre pour dégoter un emplacement aux Lyonnais Claire et Mathieu (« des trentenaires ! »), restaurateurs. Après la fermeture de leur bar à vins, ils ont eux aussi trouvé refuge dans leur maison de campagne. Mais, en provoquant l’émeute sur le marché du samedi avec leurs petits plats maison, ils ont vite compris qu’ils pourraient tenter la transplantation.
Ancien de Sciences po, Mathieu se sentait asphyxié par les charges, les loyers, les emprunts… « On quittera notre appartement et on mettra notre bar en gestion. » Sans regrets, assure Claire, dans son gros pull en laine : « On ne supportait plus la pollution et on s’est lassé de la vie nocturne. Ici, on a renoué avec les plaisirs simples. » Une maison aux rideaux en lin, avec ses vaisseliers en bois, un champ avec un saule pleureur et une table ornée d’une guirlande multicolore… on se croirait chez Hansel et Gretel. Sur le perron, Adèle, 3 ans, qui se réveille de sa sieste, est aveuglée par la lumière. A la rentrée, elle rejoindra l’école maternelle du village. Avec l’aide de viticulteurs, Mathieu s’apprête à lancer une cuvée de vin nature ; dans la grange, Claire a aménagé un bureau où elle peut travailler à distance, et « en toute sérénité », dans l’événementiel.

Fleur, 30 ans, Parisienne sophistiquée, a rencontré « des gens comme elle ». Et se découvre bien moins seule qu’à Paris…

Trente pour cent des salariés ont découvert le télétravail. Voilà ce qui leur donne des ailes. En plein bocage ornais, au milieu des vaches, El Capitan, une maison de 400 mètres carrés, accueille en « coliving » des citadins, photographes, entrepreneurs, âgés de 25 à 35 ans. En ce dimanche pluvieux, c’est plutôt relax : on s’est adonné à une séance de yoga et on mitonne, sur des tubes électros, des tourtes à base de panais et de carottes « du potager ». « La crise a accéléré nos projets », reconnaît Alexandre. Ce Lillois a quitté son poste de manager chez Decathlon pour lancer son site d’hébergements chez l’habitant.
Fleur, 30 ans, Parisienne sophistiquée, a rencontré « des gens comme elle ». Et se découvre bien moins seule qu’à Paris… Elle sera « facilitateur de projets ». Laure, une rousse à l’air jovial, a postulé à deux offres d’emploi comme DRH. « Avec nos compétences, on tente de créer des passerelles entre les villes et les campagnes. » Ils sont pleins de rêves – « fantasmes de bobos parisiens », corrige le gourou du coworking Xavier de Mazenod, créateur du site Zevillage. « Il faut anticiper l’isolement, les hivers arides. Tout n’est pas rose », met en garde Jean-Yves Pineau, du collectif Les Localos.

Un kolkhoze, un kibboutz ? Non, du « regroupement »

Sur les collines qui surplombent Villecien, petite cité aux portes de la Bourgogne, Jessica, 29 ans, architecte dans une agence new-yorkaise, expérimente dans la propriété achetée par ses parents, le château du Feÿ avec sa forêt de 41 hectares, un nouveau genre de vie en communauté. « On ne veut plus être cadre sup dans une boîte du Cac 40, mais appartenir à un groupe, à un projet, et recréer du vivre-ensemble. Pendant la crise, on a vu des gens mourir dans la solitude. On a aussi compris la nécessité de tendre vers l’autonomie alimentaire et énergétique. »
Assis sur les canapés du salon pastel, il y a Primavera, au look gothique, chercheuse au CNRS et à Harvard, Foucauld, entrepreneur dans l’agroalimentaire, Marian, consultant. Ils sont une dizaine à disserter sur « comment vivre mieux mais avec moins ». Et à tricoter des projets autour de la permaculture, du « bien-manger », de la méditation. « On pourrait créer un club de 200 membres où l’on mutualiserait les moyens et les espaces, mélangeant les générations. » Un kolkhoze, un kibboutz ? Non, du « regroupement ». A Yale, Jessica a consacré son projet de master au modèle qui a fait ses preuves en Californie. Utopiste ? Elle nuance : « Non, visionnaire. »  
Par Audrey Levy