Trump à Tulsa : «J'ai fait plus pour la communauté noire en 4 ans que Biden en 47 ans»

Donald Trump à Tulsa, Oklahoma, le 20 juin. 

Dans un contexte de fortes tensions dans le pays, encore affecté par le Covid-19, le président américain voulait signer son grand retour en campagne samedi en Oklahoma. Finalement, il a juste décliné ses thèmes habituels dans une salle largement clairsemée.

Sondages en baisse, décisions de la Cour suprême à l’encontre des positions de son administration, refus d’un juge de bloquer la parution du livre explosif de son ancien conseiller John Bolton… La semaine a été difficile pour Donald Trump, dans un pays affaibli par la crise du Covid-19, en plein mouvement historique de colère contre le racisme et les violences policières. Le président américain attendait beaucoup de son grand retour en campagne pour la présidentielle de novembre, interrompue pendant trois mois, pandémie de coronavirus oblige : un meeting, son exercice favori, samedi soir à Tulsa (Oklahoma).
L’événement était calibré pour une démonstration de force, et de ferveur de ses soutiens. Rien de tel qu’un solide bastion républicain : en Oklahoma, l’intégralité des comtés de cet Etat du Sud conservateur avaient voté pour lui en 2016. Mi-juin, le directeur de campagne de Trump indiquait que la barre des «800 000 tickets» demandés pour le meeting avait été «dépassée». «Près d’un million», assurait Trump lundi sur Twitter. Des écrans et une deuxième scène avaient été installés dehors, aux abords du BOK Center, la salle omnisports qui accueillait l’événement. Trump et son vice-président, Mike Pence, devaient s’y rendre pour s’adresser à ceux qui n’auraient pas pu rentrer. Mais avant même que le Président ne prenne la parole, des ouvriers démontaient l’installation extérieure.

Arène clairsemée

Personne, ou presque, dehors ; tandis qu’à l’intérieur du BOK Center, une salle de 19 000 places, une fosse très clairsemée et beaucoup de sièges vides – moins de 6 200 personnes selon le décompte des pompiers de Tusla. Plusieurs médias rapportaient samedi soir que des opposants au Président avaient appelé, ces derniers jours sur les réseaux sociaux, à s’inscrire massivement à l’événement sans intention d’y participer, pour tromper les organisateurs. Mais pour la campagne de Trump, les coupables de cette affluence décevante étaient tout trouvés : des «manifestants radicaux» d’avoir «empêché» des supporteurs du président de se rendre au meeting – sans que cela ne soit constaté par aucun des nombreux journalistes présents pour couvrir l’événement. L’équipe de Trump a également pointé du doigt «une semaine de couverture médiatique apocalyptique», qui aurait découragé les militants.

Alors que l’Oklahoma, jusqu’ici plutôt épargné, connaît en ce moment une forte poussée des cas détectés de Covid-19, ce sont les autorités sanitaires du comté elles-mêmes qui avaient dit leur inquiétude : «Un rassemblement dans un lieu couvert de 19 ou 20 000 personnes est un grand facteur de risques aujourd’hui à Tulsa», avait estimé cette semaine le directeur du département de la Santé de la ville, le Dr Bruce Dart. Quelques heures avant le meeting, la campagne de Trump a d’ailleurs indiqué que six membres de son staff venaient d’être testés positifs au Covid-19.
Au moment de leur inscription, les participants ont dû s’engager, par écrit, à ne pas poursuivre en justice la campagne ou les organisateurs en cas d’infection. La température de tous les membres du public était prise à l’entrée, et du gel désinfectant et des masques étaient distribués. Mais la grande majorité des participants n’en portaient pas, ni n’ont semblé respecter les règles de distanciation sociale. «Le Covid, ce n’est pas la peste bubonique», hausse des épaules Stephan, venu du Texas avec sa femme pour «montrer son soutien au président, et faire en sorte qu’il soit réélu». Pour cet entrepreneur dans le bâtiment, tout ça n’est «qu’une histoire à faire peur», et une façon «d’affaiblir les réussites économiques» de Trump.

Digressions loufoques

«Vous êtes des guerriers», a lancé Trump à ses fidèles, dénonçant les «Fake News» qui, selon lui, ne font que marteler des messages «négatifs». Dans un discours décousu de près de deux heures, alternant lecture du prompteur et digressions loufoques, nulle mention des près de 120 000 victimes du Covid aux Etats-Unis. Ce «fléau venu de Chine» (ou «Kung Flu», comme y a fait référence Trump samedi, avec son talent consommé pour les jeux de mots épais) a fait du mal à une économie qu'«enviait le monde entier». Mais le Président prévoit une forte amélioration d’ici l’automne. Et s’il est réélu, l’année prochaine sera «la meilleure de l’histoire». Alors que les Etats-Unis sont le pays le plus endeuillé du monde par la pandémie, Trump, très critiqué pour sa gestion de la crise sanitaire, a estimé qu’il avait sauvé «des millions de vies». Mais qu’il était temps de «retourner au travail», même si les cas d’infections sont en augmentation dans de nombreux Etats.
Une déclaration de Trump, qui a estimé que les dépistages étaient «une arme à double tranchant», risque fort de se retrouver bientôt dans les clips de campagne de son rival Joe Biden. «Voilà le mauvais côté: quand on fait ce volume de dépistage, on trouve plus de gens, on trouve plus de cas, a-t-il avancé. Alors j’ai dit à mon équipe "Ralentissez le dépistage"», a ajouté Donald Trump, allant à l’encontre des recommandations des experts sanitaires. Une plaisanterie, a fait savoir la Maison Blanche à des journalistes, à la fin du meeting.

Le président de la «majorité silencieuse»

Le président américain n’a pas non plus saisi l’occasion pour saluer la mémoire de George Floyd, alors que le choix d’organiser son meeting le week-end des commémorations de la fin de l’esclavage, de surcroît à Tulsa, lieu de l’un des pires massacres raciaux de l’histoire américaine, avait été très contesté. Des rassemblements de protestations ont eu lieu en marge du meeting, samedi. «Que Trump décide de venir à Tulsa, à cette date, est une gifle pour nous, pour nos symboles», avait déploré Vanessa Hall-Harper, élue au conseil municipal de Tulsa.
Pas de propos rassembleurs, mais une enfilade des thèmes et variations habituels. Si son adversaire démocrate Joe Biden, qui le devance aujourd’hui dans les sondages, est élu en novembre, «notre pays sera détruit» et «la gauche enhardie lancera une attaque complète» sur l’Amérique, a menacé Trump, ajoutant qu’il avait «plus fait pour la communauté noire en 4 ans» que l’ancien vice-président de Barack Obama, massivement soutenu par l’électorat noir, «en 47 ans». «La justice raciale commence avec le départ à la retraite de Joe Biden», a-t-il martelé, sous les acclamations de ses supporteurs. «Dans l’Amérique de Joe Biden, les pilleurs et les étrangers en situation irrégulière ont plus de droit que les Américains qui respectent la loi», a-t-il lancé.
Se présentant comme le président de «la loi et de l’ordre» et de la «majorité silencieuse», il a parsemé son discours des mots-clés traditionnels pour séduire son électorat conservateur, de son opposition à l’avortement à la défense de la liberté religieuse, en passant par un patriotisme hyperbolique (les Etats-Unis sont «la plus grande nation de l’histoire et du monde») ou le port d’armes. «Quand vous voyez ces fous partout dans la rue, il est bon d’avoir des armes», a-t-il avancé, en référence aux manifestants contre le racisme et les brutalités policières.
«Ils réagissent avec leurs émotions, pas avec leur cerveau, a déploré Adrian Robinson, arborant un tee-shirt «Blacks for Trump». Si le pays est très divisé, c’est à cause des médias et d’une mauvaise interprétation de l’histoire. Et ce n’est pas parce qu’il y a un mauvais policier, que tous les policiers sont mauvais». Ce trentenaire, venu du Missouri pour vendre des produits dérivés à l’effigie du président, insiste sur «la baisse du chômage des Afro-américains» depuis que Trump est à la Maison Blanche : «Il a fait beaucoup plus pour les Noirs que les démocrates, qui eux les ont transformés en assistés.»

«Démolir notre héritage»

Lors de son discours, Trump a qualifié de «campagne de censure et d’exclusion» les débats qui traversent actuellement la société américaine. Les appels à retirer statues confédérées et symboles de l’esclavage ou de la ségrégation ne servent qu’à «démolir notre héritage». «Il faut savoir prendre l’histoire des Etats-Unis avec ce qu’elle a de bon comme ce qu’elle a de laid, et non chercher à l’effacer, analysait sur le chemin du meeting Jessica, d’Oklahoma City, accompagnée de son mari et leurs trois filles. Si l’Allemagne n’a pas rasé ses camps de concentration, c’est pour que les gens en connaissent l’histoire. Je ne vois pas pourquoi on ne peut pas faire de même aux Etats-Unis. Sinon, on est condamnés à répéter les mêmes erreurs.»
Autour du BOK Center, se rejouent les rituels des abords de meetings de Trump, avec les fans arrivés plusieurs jours en avance, équipés de tentes et chaises pliantes pour s’assurer une place, «mais aussi parce que c’est une très bonne occasion de rencontrer des gens qui pensent comme nous», explique Shanda, qui souligne «l’énergie extraordinaire» de ces rassemblements. David, un employé de poste qui a dormi deux soirs de suite sur un trottoir, a réponse à tout. Le livre de Bolton ? «Des conneries.» Le coronavirus ? «Les chiffres sont truqués.» Biden ? «Un vieillard sénile qui n’a toujours pas osé sortir de son sous-sol.» Les mêmes échoppes, aussi, qui vendent des produits dérivés : casquette avec mémèche orange de Trump intégrée, badges «All Rifles Matter» (tous les fusils comptent), livres qui compilent l’intégralité des tweets du président… Ou tee-shirts annonçant : «Trump 2020, le retour.»
Par Liberation.fr