Covid-19 : faut-il craindre un retour de l'épidémie en France?

L'épidémie de Covid-19 est pour le moment maîtrisée mais la présence de traces du virus dans les eaux usées parisiennes interroge.  
Selon l'Académie de médecine, c'est un indicateur à surveiller avec une grande attention : la
circulation du virus dans les eaux usées. Des recherches, citées par l'Académie de médecine, montrent que la quantité de traces du virus "est corrélée à la courbe épidémique, précédant l'arrivée de la vague, suivant son ascension et diminuant fortement avec sa régression". Autrement dit, les eaux usées pourrait prévenir de l'arrivée imminente d'une seconde vague épidémique. Or, comme en avril, des traces du virus, à des niveaux minimes, ont été retrouvées dans les eaux usées de Paris à l'occasion de prélèvements effectués du 22 au 25 juin.

Faut-il dès lors s'inquiéter d'une reprise épidémique dans les prochains jours? "Nous avons pris connaissance de ces analyses, mais nous devons construire la méthode pour les exploiter. Nous ne voulons pas nous engager sur de fausses pistes", temporise pour le moment Aurélien Rousseau, directeur de l'Agence régionale de santé d'Ile-de-France, interrogé dans Le Monde.

Pas de reprise épidémique, pour le moment

A ce stade, aucune reprise épidémique n'a été repérée par Santé Publique France, ni en France, ni dans la région francilienne. Selon le dernier bulletin épidémiologique datant du 2 juillet, le taux de positivité (le nombre de tests positifs rapporté au nombre total de tests réalisés) en France reste très bas : 1,4% entre le 22 et 28 juin contre 1,5% la semaine précédente. En Ile-de-France, ce taux était également stable à 1,5% (1,6% la semaine précédente).
Le taux d'incidence standardisé (nombre de nouveaux cas rapportés à la population pour 100.000 habitants) était lui en légère hausse en France (5,1 pour 100.000 habitants contre 4,3% la semaine dernière) mais restait à un niveau très peu élevé. En Ile-de-France, le taux d’incidence hebdomadaire standardisé était lui de 6 pour 100.000 habitants (contre 5,7 la semaine précédente). Le seuil de vigilance est fixé à 10. Pour l'urgentiste et professeur de médecine d'urgence à la Pitié-Salpêtrière Yonathan Freund : "tout est stable après une baisse continue". "Il semble qu'on arrive à un bruit de fond", estime-t-il sur Twitter. 
Les rassemblements du 21 juin lors de la Fête de la musique, qui avait suscité l'indignation d'une partie des Français, choqués par la légèreté de ces foules réunies quelques semaines à peine après la levée du confinement, n'ont aussi pas entraîné, à ce stade, de reprise épidémique. En plus de la Fête de la musique, Paris et ses environs ont été marqués ces dernières semaines par de grandes manifestations contre le racisme, tandis que les apéros dans les parcs ou sur les bords du canal Saint-Martin ont repris. Mais ces événements n'ont, pour le moment, pas aggravé la situation sanitaire du pays.

Des contaminations en intérieur

Alors comment l'expliquer? "Tout dépend du niveau de circulation du virus", note dans le JDD Arnaud Fontanet, épidémiologiste et directeur de l'unité de recherche d'épidémiologie des maladies émergentes à l'Institut Pasteur. Actuellement, et depuis plusieurs semaines, il est plutôt bas en France. Entre le 22 et le 28 juin, le pays a ainsi recensé 3.406 contaminations, soit environ 500 par jour, contre probablement des dizaines de milliers au pic de l'épidémie en mars-avril.
Autre élément qui a joué son rôle : "Ces événements ont eu lieu en extérieur", avance le scientifique. Or les études réalisées à ce jour montrent que la grande majorité des contaminations a lieu dans des endroits confinés. "Dans les deux cas, la contamination par gouttelettes peut se faire, c'est là que la distanciation physique, le lavage des mains et le port du masque va jouer, poursuit-il. Mais à l'intérieur, les sujets qui ont une charge virale élevée vont pouvoir émettre des particules infectieuses très fines, qui restent en suspension dans l'air. Avec l'air extérieur à l'inverse, ces aérosols sont évacués tout de suite." Mardi, l'OMS a ainsi reconnu que des preuves commençaient à émerger sur la transmission par l'air du virus après avoir été interpellée par plus de 200 scientifiques internationaux.
Deux études préprint (pas encore validées ni publiées dans des revues scientifiques) ont été présentées en avril. La première, réalisée par des scientifiques chinois, a examiné 318 foyers de contamination avec trois personnes ou plus atteintes du virus. Aucun n'était le résultat d'une contamination à l'extérieur, avancent les auteurs. Une autre étude, japonaise celle-ci, a conclu que les chances de transmission du virus sont 18,7 fois plus grandes à l'intérieur qu'à l'extérieur.
Par ailleurs, des chercheurs de la London School of Hygiene & Tropical Medicine (LSHTM) ont publié un article, actualisé en juin, dans lequel ils analysent plus de 150 clusters à travers le monde. Ils notent que la majorité d'entre eux ont été recensés "à l'intérieur".
Cependant, les critères intérieur/extérieur ne peuvent pas déterminer à eux seuls le danger face à l'épidémie. "Nous devons penser le risque en quatre dimensions, écrit la virologue Muge Cevik sur Twitter. La distanciation des autres gens, l'environnement, l'activité, et le temps passé ensemble."

Vigilance après des reconfinements partiels en Espagne

D'autres facteurs doivent inciter à la vigilance. La présence de nombreux jeunes dans les récents rassemblements, qui sont moins sujets à des formes graves du virus, pourrait aussi engendrer d'autres contaminations et provoquer "un redémarrage extrêmement lent de l'épidémie avant que les effets ne se fassent sentir", selon le scientifique, qui prévient : "On joue avec le feu, l'exemple de l'Espagne nous le montre." La Catalogne et la Galice ont en effet décidé d'un reconfinement dans certaines parties de ces régions après l'apparition de nouveaux cas. 
En Israël et en Australie, les gouvernements ont aussi décidé d'imposer de nouvelles restrictions à cause d'une augmentation du nombre de cas. Il faut toutefois noter que ces pays ont, dans un premier temps, été relativement épargnés par le coronavirus. En Israël, le gouvernement est également critiqué pour avoir déconfiné trop vite. En France, le déconfinement a été beaucoup plus progressif.
Yonathan Freund se veut lui rassurant : "L'immunité est bien plus forte que les 5-10% qu'on a pu nous vendre (30-40% de sérologies positives dans l'Oise ou la Seine-Saint-Denis), et une immunité non testable en labo existe aussi". Selon lui, une éventuelle reprise épidémique pourra être maîtrisée "grâce à tous les tests et on évitera le reconfinement grâce à la distanciation physique et les masques si besoin".